Classic Beauties

L’emblématique musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg possède des « annexes » dans différents pays (il faut avouer que la collection est tellement riche et importante que les immenses bâtiments historiques du musée ne suffisent pas à l’exposer). L’Hermitage Amsterdam est un bâtiment plutôt austère en briques qui accueille plusieurs expositions chaque année. Ses projets sont majoritairement réalisés grâce aux prêts du mentor pétersbourgeois et c’est donc l’occasion de voir un peu de ses collections, sans aller jusqu’à Saint-Pétersbourg !

En ce moment, on peut y voir Classic beauties, une belle proposition consacrée au Grand Tour, ce voyage culturel et initiatique que les élites européennes entreprennent au XVIIIe siècle et au XIXe siècle[1].

Exposition Classic Beauties, Hermitage Amsterdam, 2018.

Sur le fond, l’exposition est très didactique : les cartels commentés et les audioguides apportent des éclairages variés sur le sujet, la disposition très claire des « chapitres » permet de découvrir les grandes figures historiques ayant participé à l’engouement pour le retour à l’antique à la fin du XVIIIe siècle et par là, à la mode du voyage en Italie.

Car le Grand Tour c’est essentiellement cela : la découverte des grands sites italiens (Rome, Naples, Pompéi, Venise, Florence…) où l’on peut observer les vestiges antiques et leur interprétation par les artistes de la Renaissance. Au détour de l’exposition on croise ainsi les théoriciens : Winckelmann, Goethe, les artistes : Kauffmann, Canova, Mengs et de célèbres voyageurs comme le comte et la comtesse du Nord[2].

Fig. 1 : Pierre Jacques Volaire, Eruption du Vésuve, v. 1771, huile sur toile, Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage.

Une soixantaine d’œuvres (peintures et sculptures) et tout est a peu près évoqué : la découverte des sites de Pompéi et Herculanum, la mode pour les collections d’antiques, les gravures de Piranèse qui font fureur comme souvenir de voyage… On croise le Vésuve en éruption (une des multiples versions de Volaire) [fig. 1], les vrais vestiges peints par Hubert Robert[3] ou Giovanni Paolo Panini et d’autres plus fantaisistes montrant le Colisée en ruines ou des compositions à partir de plusieurs sites [fig. 2]

Fig. 2 : Hubert Robert, Entrée de palais avec un portique et des caryatides, 1800, huile sur toile, Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage.

L’originalité de l’exposition étant d’osciller entre les réflexions théoriques et les réalisations artistiques qui en découlent et de mêler les commandes plus légères de voyageurs en quête de souvenirs à l’histoire humaine de quelques uns de ces touristes. Le parcours insistant particulièrement sur l’aspect éducatif et formateur du Grand Tour, aussi bien pour les artistes que pour les familles aisées, embarquant les enfants dans ce voyage. Car le Grand Tour est pour cette génération un moyen de formation important. En ce sens, les artistes et les amateurs, complètent leurs expériences visuelles par des lectures : guides touristiques mais aussi textes théoriques et philosophiques font partie des bagages nécessaires.

Fig. 3 : Anton Raphael Mengs, Persée et Andromède, 1778, huile sur toile,                                     Fig. 4 : Pompeo Batoni, Hercules au carrefour entre le Vice et la Vertu,            Saint Pétersbourg, Musée de l’Ermitage.                                                                                 1765, huile sur toile, Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage.

Au sein de ce milieu, la notion de beauté idéale devient récurrente. Les vestiges antiques dévoilent « une noble simplicité et une grandeur silencieuse »[4] que les artistes contemporains vont tenter d’imiter. L’exposition de l’Hermitage Amsterdam fait la part belle à cet idéal en présentant des œuvres particulièrement spectaculaires par leur taille et la qualité de leur exécution. Outre les beaux tableaux de Mengs [fig. 3] et Batoni [fig. 4], c’est surtout la dernière salle, consacrée aux sculptures et où domine le talent d’Antonio Canova, qui attire l’attention.

Joseph Wilton, Satyre et Bacchante, XIXe siècle, marbre, Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage / exposition Classic Beauties, Hermitage Amsterdam, 2018.

L’ensemble est assez audacieusement mis en scène dans une pièce recouverte de papier peint reprenant des gravures de paysages antiques et assez subtilement éclairée. Hébé, Cupidon [fig. 5 et 7] et les Trois Grâces [fig. 8] émergent de cet environnement foisonnant par leur blancheur éclatant et la netteté de leurs surfaces.

Fig. 5 : Antonio Canova, Cupidon, 1792-93-1795, marbre, Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage.
Fig. 6 : Antonio Canova, Danseuse (détail), 1805-12, marbre, Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage.
Fig. 7 : Antonio Canova, Cupidon et Psyché, 1800-1803, marbre, Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage.

On peut visiter l’exposition avec une proposition musicale originale de Von Rosenthal de la Vegaz qui mixe des musiques classiques offrant la possibilité d’être baigné dans une atmosphère intemporelle.

Fig. 8 : Antonio Canova, Les Trois Grâces (détail), 1812–16, marbre, Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage.

 

Pour en savoir plus :

[1] Pour cette exposition, les collections de l’Hermitage sont complétées de prêts de collectionneurs privés et des Collections Royales de La Haye et du Teylers Museum de Haarlem.

[2] En réalité il s’agit du futur Tsar Paul I et sa femme Maria Fyodorovna, voyageant relativement incognito en Europe.

[3] Le nombre important d’œuvres du peintre français Hubert Robert s’explique par ses liens avec le diplomate russe Aleksandr Stroganov, rencontré à Rome, et qui fut un formidable intermédiaire entre Robert et les collectionneurs russes.

[4] Johann Joachim Winckelmann, Réflexions sur l’imitation des œuvres grecques en peinture et en sculpture, 1755. Dans ce texte Winckelmann parle surtout de l’art grec mais les antiques romains observés en Italie sont souvent des copies d’œuvres grecques et possèdent donc les mêmes caractéristiques esthétiques.

Classic Beauties. Artists, Italy, and the Esthetic Ideals of the 18th century, à découvrir au Musée de l’Ermitage à Amsterdam,  16 juin 2018 – 13 janvier 2019 et un peu sur le site internet du musée.

Sur Wincklemann, on peut aussi revoir jusqu’au 13/09/2018 sur arte.tv le documentaire de Christian Feyerabend : Johann Winckelmann ou l’amour de l’art, 2017.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *