Lady Macbeth

Encore un peu d’iconographie… Mais cette fois, pas de saint ou de personnage mythologique, plutôt une héroïne issue de la littérature et plus particulièrement du théâtre. Car, s’il y a un personnage qui fascine les peintres et les cinéastes depuis Shakespeare, c’est bien Lady Macbeth.

Fig. 1 : Charles Soubre, Lady Macbeth, 1877, huile sur toile, The Knohl Collection
fig. 2 : Gustave Moreau, Lady Macbeth, huile sur toile, 32 x 24 cm, Paris, Musée Gustave Moreau.

L’attraction pour ce personnage date de la fin du XVIIIe siècle. D’une manière générale, le théâtre inspire beaucoup les artistes du XIXe siècle. C’est un divertissement courant et médiatisé. Les créations, les mises en scène et surtout les interprètes deviennent célèbres et captivent les spectateurs. Les artistes (peintres, dessinateurs, graveurs) ne sont pas insensibles aux atmosphères théâtrales mais surtout aux histoires contées dans les pièces romantiques qui enflamment l’imaginaire, transportent dans des pays lointains ou des époques ancestrales. Parmi les auteurs les plus joués de tous temps, et particulièrement au XIXe siècle, se trouve William Shakespeare. Certes, ce n’est pas un contemporain, mais ses héros, ses tragédies et son univers séduisent les partisans du romantisme qui se déploie dans la littérature, la musique et les arts visuels de la fin du XVIIIe siècle au milieu du XIXe siècle. Les peintres sont parmi les premiers à admirer la dramaturgie shakespearienne mais aussi à la réinventer en recréant les scènes mythiques et en incarnant les personnages majeurs des pièces du poète.

Parmi tous les personnages de Shakespeare, Lady Macbeth semble être le plus envoûtant. Femme fatale, elle va captiver les romantiques car elle répond, en tant que sujet, aux théories sur le sublime émises par Edmund Burke en 1757. Dans un essai intitulé Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau, Burke insiste sur le besoin de produire une émotion violente sur le spectateur pour déclencher une amplitude de sentiments transcendant la simple beauté. Ainsi, le sublime est autant lié à la crainte qu’à la beauté car il crée un respect inspiré par l’idée que ce qu’on voit est impressionnant, inaccessible, incommensurable, irréel, fantastique… Lady Macbeth correspond à cette ambition : femme criminelle, basculant dans la folie, elle inspire la crainte mais est cependant d’une beauté captivante et grandiose. Elle est sublime.

La fascination pour Lady Macbeth vient d’abord de ses actes et à sa force de caractère. La conspiration, la manière dont elle pousse son mari à commettre un régicide, son sang-froid dans l’épreuve, sa capacité à mentir… C’est une femme sûre d’elle-même. D’un autre côté, ses actes sont ceux d’une criminelle et l’on sent poindre la folie dans son regard dès les premiers instants de la pièce.

Fig. 3 : John Heinrich Füssli, Lady Macbeth saisissant les poignards, 1812, huile sur toile, 101.6 x 127 cm, Londres, Tate Collection.
Fig. 4 : Eugène Delacroix, Lady Macbeth somnambule, 1849-1850, huile sur toile, 40.8 x 32.5 cm, Fredericton, Beaverbrook
Fig. 5a : Charles Louis Müller, Lady Macbeth, huile sur toile, 38 x 29 cm, Ajaccio, Palais Fesch

Dans l’acte II scène 2, Macbeth tue le roi Duncan et rejoint sa femme avec les poignards ensanglantés or, pour le plan conçu par Lady Macbeth, il faut que les poignards soient remis dans les mains des chambellans drogués de manière à ce qu’ils soient accusés du crime. Elle les récupère donc et termine la mise en scène. Cette scène fut représentée par Füssli par exemple [fig. 3], dans une ambiance spectrale et glaçante.

Logiquement, sont privilégiées les scènes nocturnes. Ainsi, Lady Macbeth est une sorte d’apparition effrayante, personnage fantomatique et magnétique qui traverse les couloirs envahis par l’obscurité, d’où se dégage un effet fantastique. Gustave Moreau en livre une version saisissante [fig. 2] mais c’est aussi ce qui intéresse les peintres comme Delacroix [fig. 4]. Chez lui, Lady Macbeth apparaît hantée par les remords, errant dans les couloirs du château comme dans la scène 1 de l’acte V où, croyant voir le défunt roi Duncan qu’elle a participé à faire assassiner, Lady Macbeth se défend à haute voix de son crime. Encore endormie, elle ne sait pas que son médecin et sa suivante l’entendent (voir aussi le tableau de Soubre, fig. 1).

Chez Müller, qui a longuement travaillé le sujet [fig. 5a et fig. 5b], Lady Macbeth possède les traits de la célèbre comédienne Rachel, spécialiste des tragédies classiques.

Le choix des couleurs n’est pas anodin. Chez Füssli, le roux de la chevelure symbolise le mal mais aussi la femme fatale, le jaune est associé à l’idée de trahison et à la folie [fig. 6].

On retrouve ces couleurs d’une manière plus criarde encore chez Odilon Redon à la fin du XIXe siècle [fig. 7]. Car les romantiques ne furent pas les seuls à être attirés par Lady Macbeth, les symbolistes ont également aimé l’ambivalence du personnage qui sombre peu à peu dans la folie et l’image de la femme ambiguë, belle et dangereuse, fait partie de l’univers symboliste.

Fig. 5b : Charles Louis Müller, Lady Macbeth, 1849, huile sur toile, 250 x 270 cm, Amiens, Musée de Picardie.
Fig. 6 : John Heinrich Füssli, Lady Macbeth somnambule, huile sur toile, 221 x 160 cm, Paris, Louvre.
Fig. 7 : Odilon Redon, Lady Macbeth, v. 1896-1899, pastel sur papier, 55 x 40 cm, coll. particulière

Cependant, l’incarnation la plus impressionnante reste le portrait de la comédienne anglaise Ellen Terry par John Sargent [fig. 8]. Le peintre, qui avait été saisi par l’incarnation de l’actrice proposa de faire son portrait dans son costume de scène. Mieux, il la peint glorieuse et grandiose alors qu’elle se couronne reine d’Ecosse. Cependant son regard possède un caractère hypnotique et déjà porteur de la folie qui ronge le personnage dans la pièce. Dans ce tableau on ne sait plus si la comédienne incarne l’héroïne ou si le personnage a pris possession de l’actrice.

Fig. 8 : John Singer Sargent, Ellen Terry en Lady Macbeth, 1889, huile sur toile, 221 x 114.3 cm, Londres, Tate Collection.

En savoir plus :

Sur le tableau de Füssli, Lady Macbeth somnambule du Louvre, on peut voir le site du musée.

Sur la comédienne Rachel, il faut consulter le catalogue de l’exposition qui lui était consacrée au Musée d’art et d’histoire du judaïsme de Paris.

Et sur le tableau de Sargent, une courte description sur le site de la Tate et sur celui du Metropolitan.

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