Focus #2 : Le cadrage

Définition

Le cadrage est a priori un terme de photographie ou de cinéma. Il désigne ce qui rentre dans le cadre de l’image, autrement dit les éléments compris à l’intérieur du champ de vue. Ce terme est aussi utilisé pour les estampes et par extension pour toutes les œuvres en deux dimensions qui sont organisées entre des bornes.

Cadrer une image c’est avant tout choisir ce que l’on veut montrer. Il s’agit de sélectionner : on montre la totalité ou une partie du sujet. Lorsqu’un élément important du sujet n’est pas dans le cadre, on parle de hors-cadre ou de hors-champ. C’est courant au cinéma (on peut entendre parler un personnage qui n’est pas dans le cadre), c’est plus rare en peinture. Mais il est cependant habituel de ne pas montrer un personnage en entier. Il est aussi d’usage de choisir une manière particulière de disposer les éléments dans le cadre, de composer (on reviendra une autre fois sur ce point).

Si on s’en tient strictement à ce que l’on appelle le cadrage, on notera que généralement le cadrage est normal. C’est-à-dire que le sujet est centré et avec suffisamment d’espace de part et d’autre pour que cela semble équilibré (fig. 1).

On s’intéresse plus à la notion de cadrage lorsque le sujet n’est pas placé de cette manière, autrement dit quand le cadrage est large ou serré. Dans ces deux cas, le sujet peut rester au centre mais les marges entre le sujet et les bords de l’œuvre paraissent soit trop larges, soit trop étroites.

Fig. 1 : Joseph Marie Vien, Les Adieux d’Hector et d’Andromaque, XVIIIe siècle, huile sur toile, 329 x 425 cm, Paris, Louvre

Le cadrage large

Par exemple, dans le tableau de Nicolas Poussin Les Bergers d’Arcadie (fig. 2), on voit bien que le sujet est centré, que le groupe de personnages est réuni au centre dans une sorte de bulle. Or, le paysage s’étend particulièrement de part et d’autre sans utilité apparente. L’impression est que cet espace est perdu, qu’on pourrait couper l’œuvre, la recadrer et que cela ne changerait rien. Evidemment, un cadrage large a souvent du sens. Il permet de montrer le décor, de développer l’environnement et parfois cela apporte des indices pour comprendre l’œuvre. Ici, cela permet d’insister sur la nature idéale qui entoure les personnages et qui évoque l’Arcadie du titre. Le paysage est un personnage à part entière, le montrer est nécessaire.

Fig. 2 : Nicolas Poussin, Les Bergers d’Arcadie, v. 1638-1640, huile sur toile, 85 x 121 cm, Paris, Louvre.

Le cadrage serré

Au contraire, dans un tableau comme Le Tricheur à l’as de trèfle de Georges de la Tour (fig. 3), le cadrage est un peu trop serré. Les personnages n’ont pas de « respiration » dans l’espace : les manches frôlent les bords de la toile, les turbans sont légèrement coupés par le cadre, etc. Certes, il arrive que les tableaux aient été recadrés dans leur histoire et cela peut conduire à ce genre de cadrage[1] mais c’est le plus souvent un choix. On notera que le cadrage serré crée une intimité plus grande. Le décor disparaît (dans les tableaux de La Tour, il est même inexistant car il n’y pas de profondeur non plus), on se concentre sur le sujet, on se focalise sur ce qui se déroule sous nos yeux. Outre que cela aide à créer une atmosphère confinée et à transmettre une impression de malaise, cela permet aussi au spectateur d’être plus impliqué dans la narration.

Fig. 3 : Georges de La Tour, Le Tricheur à l’as de trèfle, v. 1630-1634, huile sur toile, Fort Worth, Kimbell Art Museum.

Le cadrage photographique

Il existe un cadrage serré particulier qui apparaît à la fin du XIXe siècle et qui va véritablement se permettre de couper des parties importantes du sujet, créant un peu de hors-champ et surtout décentrant le sujet (fig. 4). On parle alors de cadrage photographique car ce cadrage évoque les cadrages « ratés » des photographies. Mais en réalité ce type de cadrage trouve aussi sa source dans les estampes japonaises que les artistes européens découvrent à la fin du XIXe siècle et qui montrent des choix de composition différents, notamment avec une place importante laissée au vide. Décentrement du sujet, personnages coupés de manière brutale, le cadrage photographique renouvelle les compositions et modernise le rapport au champ de l’image. Mais on ne peut utiliser ce terme qu’à partir de la fin du XIXe siècle (après l’invention de la photographie).

Fig. 4 : Paul Gauguin, La Vision après le sermon, 1888, huile sur toile, 73 x 92 cm, Edimbourg, National Gallery of Scotland.

Dans une même logique, on évitera d’utiliser pour des œuvres d’art, surtout anciennes, les termes de cadrage américain ou de gros plan qui sont plutôt des termes cinématographiques. Evidemment, certains artistes du XXe siècle jouent avec les codes du cinéma et leurs cadrages en sont inspirés. Il est alors possible de faire le parallèle dans les termes. Cependant, bien avant l’invention du cinéma on trouve des cadrages plus ou moins resserrés sur les personnages, notamment lorsqu’il est question des portraits. Dans ce cas on privilégie une dénomination plus classique.

Le cadrage en pied

On peut voir le ou les personnage(s) de la tête au pied (fig. 5 et 6). Cadrage privilégié pour les portraits d’apparat. Il permet de montrer le décor et le costume, donnant ainsi une image très précise du statut du personnage. Il crée aussi une distance avec le spectateur, qui est ainsi éloigné du modèle.

Fig. 5 : Hyacinthe Rigaud, Portrait de Louis XIV, 1701, huile sur toile, 277 x 194 cm, Paris, Louvre
et fig. 6 : Edouard Manet, Lola de Valence, danseuse espagnole, 1862, huile sur toile, 123 x 92 cm, Paris, Orsay.

Le cadrage aux genoux

Plus rare bien qu’utilisé dans le cas où l’on souhaite créer un peu de proximité et de décontraction sans abandonner complètement l’idée de situer le modèle dans l’espace et la hiérarchie sociale (fig. 7 et 8).

Fig. 7 : Elisabeth-Louise Vigée-Lebrun, La Comtesse de La Châtre, 1789, 114 x 88 cm, New York, Metropolitan
et fig. 8 : Giovanni Boldini, Le Comte Robert de Montesquiou, 1897, huile sur toile, 116 x 82.5 cm, Paris, Musée d’Orsay.

Le cadrage à mi-corps

Le plus courant. On s’applique à montrer un maximum d’éléments, notamment le costume et les mains, pour déterminer le métier, les centres d’intérêt, la richesse du personnage (fig. 9 et 10) mais en s’intéressant aussi à sa physionomie voire à sa psychologie. C’est un bon compromis. L’expression « à mi-corps » est imprécise : elle désigne un cadrage entre la poitrine et les genoux.

Fig. 9 : Titien, L’homme au gant, 1520-1525, huile sur toile, 100 x 89 cm, Paris, musée du Louvre
et fig. 10 : Jean-Baptiste Desmarais, Denis-Antoine Chaudet, 1788, 90 x 74 cm, coll. particulière

Le cadrage en buste

Proche du précédent. Le terme buste est un peu plus précis. Généralement on l’emploie pour les sculptures dont le personnage est représenté coupé au niveau de la taille. En peinture on considérera de même, sans que cela soit très défini. La plupart du temps, la différence avec un cadrage à mi-corps est qu’on ne voit plus les mains (fig. 12), encore que cela ne soit pas systématique (fig. 11).

Fig. 11 : Raphaël, Portrait de Maddalena Doni, 1506, huile sur bois, 63 x 45 cm, Florence, Palazzo Pitti
et fig. 12 : Nicolas de Largillière, Portrait dit de la duchesse de Beaufort, 1714, huile sur toile, 80 x 64.5 cm, Paris, Musée Cognacq-Jay.

Le cadrage aux épaules

Cadrage plus serré autour de la partie supérieure du corps. En se rapprochant du modèle on perd les éléments de contexte (décors, costume, objets tenus dans les mains) mais on gagne en précision sur la physionomie, le caractère, l’expression du modèle. Logiquement il s’agit d’un portrait plus intime (fig. 14 et 15) mais il s’agit aussi d’une référence aux médailles antiques lorsque le modèle est vu de profil comme dans les premiers portraits de la Renaissance (fig. 13).

Fig. 13 : Piero della Francesca, Portrait de Sigismond Malatesta, v. 1451, huile et tempera sur bois, 44 x 34 cm, Paris, Louvre,
fig. 14 : Rosalba Carriera, Portrait de Watteau, 1721, Washington, Collection Wallace and Wilhelmina
et fig. 15 : Amedeo Modigliani, Jeanne Hébuterne au collier, 1917, huile sur toile, 55.8 x 38.7 cm, coll. particulière.

Le cadrage en tête

Cadrage très serré autour du visage. Rarement choisi par un commanditaire, il s’agit le plus souvent de têtes d’études pour préparer un portrait au cadrage plus large. Dans quelques rares cas, ce sont des portraits de proches du peintre. Ce dernier cherche surtout à conserver la mémoire des traits, de l’expression, de la personnalité du modèle, se moquant du décorum (fig. 16 et 17).

Fig. 16 : Simon Vouet, Autoportrait, v. 1626-1627, huile sur toile, 45 x 36.5 cm, Lyon, MBA
et fig. 17 : Auguste Renoir, Tête de jeune femme, XIXe siècle, huile sur toile, 24 x 19.2 cm, Muniche, Bayerische Staatsgemäldesammlungen.

Moralité, en portant attention au cadrage on découvre une partie des intentions du peintre (ou du commanditaire) concernant le sujet. Vue d’ensemble qui laisse à distance ou proximité qui intègre le regardeur à la scène, hors-champ pour dynamiser le regard ou paysage contemplatif à observer, souvent le cadrage influe sur la perception que le spectateur va avoir du sujet. C’est un détail mais pour analyser une œuvre chaque détail compte. Dans les deux versions de la maison de Nanse (fig. 18 et fig. 19), Bernard Buffet montre clairement que le choix du cadrage joue un rôle fondamental dans la perception du sujet (le point de vue est aussi différent).

Fig. 18 : Bernard Buffet, Nanse, 1951, huile sur toile, Surugadaira, Musée Bernard Buffet
et fig. 19 : Bernard Buffet, Nanse, 1955, huile sur toile, 55.5 x 133 cm, coll. Pierre Bergé.

On retiendra quand même que souvent le cadrage se fait oublier, qu’il est normal, et qu’on ne s’y attarde pas.

Pour en savoir plus :

Références de l’image introductive : Hokusaï, Longue vue, extrait de la série : Sept Manies des jeunes femmes sans élégance, Ère Kyōwa (1801-1804), coll. particulière.

[1] L’autre version du tableau de La Tour, le Tricheur à l’as de carreau du Louvre, a été redimensionné : une partie a été coupée à droite, une partie ajoutée en hauteur. Le version de Fort Worth avait elle aussi subit des recadrages mais une récente restauration lui a redonné ses dimensions initiales et donc son cadrage initial.

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