Judith 2/3

On continue l’exploration de l’iconographie du thème de Judith et Holopherne avec des images moins policées et plus dramatiques que la première fois, avec du sang et de la sueur, avec de l’action et du danger !

Fig. 1 : Pieter Paulus Rubens, Judith et la tête d’Holopherne, v. 1616, huile sur toile, 120 x 111 cm, Braunschweig, Herzog Anton Ulrich-Museum.

Judith belle et victorieuse est l’image que les artistes ont souvent choisie de délivrer. Une manière de ne pas trop insister sur l’horreur de l’acte et de mettre plutôt en scène l’héroïsme de la jeune femme. Mais à certaines époques, on cherche aussi à impliquer le spectateur dans l’action, à lui faire ressentir des émotions, à toucher ses sentiments. Pour cela, la scène de la décapitation d’Holopherne par Judith est plus appropriée. Dans la tente du général assyrien, à la lueur des bougies, une jeune femme déterminée s’empare d’une épée…

Fig. 2 : Trophime Bigot, Judith tranchant la tête d’Holopherne, v. 1640, 125.7 x 196.8 cm, Baltimore, The Walters Art Museum.

L’atmosphère nocturne est l’une des constituantes importantes de l’affaire. L’obscurité de la nuit, l’éclairage limité des torches et des lanternes, les bruits furtifs, permettent d’augmenter le trouble de Judith et de sa compagne risquant sans cesse d’être surprises (et par la même occasion, augmentent l’intérêt du spectateur). Les représentations jouent alors clairement du clair-obscur, mettent en lumière le visage de Judith, son expression anxieuse ou déterminée, et laissent dans l’ombre les contours de la tente d’Holopherne. On peut d’ailleurs s’interroger sur ce qui détermine le choix du sujet à certaines époques. Ainsi, chez les caravagesques, l’intérêt que l’on porte à l’histoire de Judith vient-il du contexte de la Contre-Réforme[1] ou bien de l’attrait des artistes pour le clair-obscur ?

Fig. 3 : Orazio Gentileschi, Judith et sa servante, v. 1608-1609, Oslo, Nasjonalgalleriet.
Fig. 4 : Caravage, Judith décapitant Holopherne, v. 198, huile sur toile, 14 x 19 cm, Rome, Galleria Nazionale d’arte antica.

On remarque effectivement que certains courants artistiques vont aborder le sujet de manière particulièrement émotive et dramatique. C’est le cas du caravagisme, Caravage ayant lui-même ouvert la série en composant une version célèbre (fig. 4). Dans ce tableau, la frêle mais déterminée Judith tranche, sous nos yeux et sous les encouragements de sa servante, la tête d’Holopherne. L’ensemble est clairement mis en scène pour que les personnages se retrouvent sur un même plan et que la jeunesse de Judith contraste avec le visage ridé de sa compagne, pour que l’horreur du sang jaillissant de la tête explique le mouvement de recule qu’esquisse Judith.

Fig. 5 : Giovanni Baglione, Judith et Holopherne, 1608, Rome, Galleria Borghese.

Cette vision de l’histoire fut à la mode et plusieurs artistes du XVIIe siècle reprirent l’idée en y ajoutant des éléments caractéristiques de leurs personnalités artistiques. Ainsi, Valentin de Boulogne, réussit à donner un côté doux et mélancolique à sa Judith pourtant déterminée à mettre à mort le général assyrien (fig. 6). Quant à Elsheimer, il présente une scène d’une précision chirurgicale mais également empreinte de poésie (fig. 7).

Fig. 6 : Valentin de Boulogne, Judith et Holopherne, v. 1626, huile sur toile, 106 x 141 cm, La Valette, National Museum of Fine Arts.
Fig. 7 : Adam Elsheimer, Judith décapitant Holopherne, 1601-1603, huile sur cuivre, 24.2 x 18.7 cm, Londres, Wellington Museum

Peu de sculpteurs ont choisi ce thème. La tentative la plus célèbre étant celle de Donatello qui, au XVe siècle, se pose la question de la manière de représenter l’instant présent en tentant de capter la décapitation (fig. 8). Mais la pose reste figée malgré le suspens qui se dégage de la scène, l’action étant clairement en sursis.

Fig. 8 : Donatello, Judith et Holopherne, v. 1453-1457, bronze, 236 cm de haut, Florence, Palazzo Vecchio.

Sans aller jusqu’à cette scène de décapitation, beaucoup d’artistes ont cherché à insister sur le dégoût inhérent à la représentation d’une tête tranchée et ont clairement mis en évidence le corps étêté ou la tête sanguinolente (fig. 9 et 10). La version la plus drôle étant celle de Pozzo, où l’élégante Judith tient ostensiblement la tête du général… qui tire la langue (fig. 11).

Fig. 9 : Palma le Jeune, Judith tranchant la tête d’Holopherne, fin XVIe, début XVIIe, 140 x 180 cm, Paris, Louvre.
Fig. 10 : Lorenzo Sabatini, Judith avec la tête d’Holopherne, v. 1562, huile sur toile, 110 x 85 cm, Bologne, Banca del Monte di Bologna e Ravenna
Fig. 11 : Andrea Pozzo, Judith, 1682, fresque, Rome, Sant’Ignazio.

Mais, bien que le geste de Judith soit clairement violent et invite à une certaine répulsion, quelques peintres, essentiellement des maniéristes ou des peintres de cour, ont su trouver une certaine grâce dans cette scène d’alcôve. Ainsi, chez Tintoret, le déhanché de Judith fait oublier le corps sans tête d’Holopherne (fig. 13). Chez Romanelli, la décapitation se déroule d’une manière ultra élégante, dans un mouvement oblique, dynamique et charmant, alors qu’Holopherne repose paisiblement sur son lit (fig. 14).

Fig. 12 : Josep Bernat Flaugier, Judith et Holopherne, fin XVIIIe-début XIXe, huile sur toile, 146 x 109 cm, Castres, Musée Goya
Fig. 13 : Tintoret, Judith et Holopherne, v. 1579, huile sur toile, 188 x 251 cm, Madrid, Museo del Prado.
Fig. 14 : Giovanni Francesco Romanelli, Judith et Holopherne, tympan des appartements d’été d’Anne d’Autriche, 1655-1658, fresque, Paris, Louvre.

Enfin, quelques artistes ont aussi choisi de montrer Judith à un autre moment de l’histoire et en insistant sur une autre action. En effet, si Judith part du camp en emportant la tête d’Holopherne, c’est pour la montrer aux habitants de Béthulie (fig. 15 et 16). Elle apparaît donc parfois comme une figure vengeresse et glorieuse mais un peu inquiétante, qui plonge le peuple de Béthulie dans l’allégresse et l’effroi en brandissant à bout de bras la tête tranchée.

Fig. 15 : Francesco Solimena, Judith avec la tête d’Holopherne, 1728-1733, huile sur toile, 105 x 130 cm, Vienne, Kunstihistorisches Museum
Fig. 16 : Jules-Marie-Auguste Leroux, Judith et la tête d’Holopherne aux habitants de Béthulie, 1894, huile sur toile, 113 x 145 cm, Paris, ENSBA.

Jusqu’à présent nous avons parlé de femme de caractère, de violence et de grâce, mais seulement par le biais du thème. Or, ce thème est aussi une sorte de manifeste pour les femmes artistes et ce serait dommage de ne pas vous montrer les réalisations audacieuses et originales qu’ont pu produire les artistes féminines. Ce sera l’occasion d’un dernier article sur ce sujet…

Fig. 17 : Giovanni Battista Piazetta, Judith et Holopherne, v. 1745, huile sur toile, 197 x 186 cm, Venise, Scuola Grande dei CArmini.

Pour en savoir plus :

[1] Comme pour beaucoup d’histoires bibliques, le XVIIe siècle va utiliser l’histoire de Judith comme un symbole du triomphe de l’Eglise catholique sur le protestantisme.

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