Bernard Buffet au Trocadéro

J’ai un peu tardé pour faire le compte-rendu d’une exposition visitée en décembre dernier mais comme il reste encore un mois pour voir les tableaux de Bernard Buffet au Musée d’art moderne de la ville de Paris, ce n’est pas inutile d’en parler maintenant.

Je crois que l’œuvre de Buffet ne laisse jamais vraiment indifférent. Les inconditionnels y voient l’originalité d’un grand peintre figuratif du XXe siècle, la passion de la peinture, l’expressivité débordante et éprouvent un plaisir infini à observer les toiles lacérées, les empâtements massifs, le graphisme sombre mais dynamique… Les autres sont clairement dubitatifs devant tout cela et éprouvent un violent rejet à la vue des thèmes morbides, de l’âpreté des toiles d’après-guerre, de l’exubérance des toiles plus tardives et de ce qui apparaît comme facile, répétitif et brutal.

Fig. 1 : Vue de l’exposition avec La Crucifixion
Fig. 2 : Vue de l’exposition avec la série des Ecorchés

Dans tous les cas, le Musée d’art moderne de la ville de Paris propose une exposition qui vaut le détour parce qu’elle fait la part belle aux œuvres (fig. 1 et 2). Présentées sans effet (murs clairs dans l’ensemble, belle lumière) dans un parcours à la fois chronologique et thématique ce qui est inhérent à l’œuvre de Bernard Buffet : le peintre ayant choisi de réaliser une exposition sur un thème différent chaque année, en février. Mais on trouve aussi dans l’exposition de Paris un travail assez passionnant sur la réception critique de l’artiste qui tente d’expliquer pourquoi de peintre adulé par la critique (il obtient à 19 ans le Prix de la Critique d’Art et est n°1 du classement des dix meilleurs peintres révélés depuis la Libération de la revue Connaissance des arts en 1955), il devient un artiste au mieux laissé pour compte, au pire décrié. Le paradoxe est, me semble-t-il, que sa peinture est assez cohérente. Des œuvres de jeunesse aux toutes dernières, on peut reconnaître son style particulier : textures, dessin acéré, espace construit à coup de grandes lignes verticales ou horizontales, yeux écarquillés. La seule raison valable qui pourrait conduire à ne plus apprécier une manière qui était pertinente quelques années plus tôt serait de reconnaître qu’elle n’est plus en phase avec son temps ou que l’artiste se contente de répéter des systèmes sans réfléchir (la répétition en soi peut avoir du bon, si elle est pensée). Or, Bernard Buffet n’a sans doute jamais été en lien avec son temps… et je considère que ce n’est pas un peintre qui se répète sans raison.

Fig. 3 : Bernard Buffet, Deux Hommes nus, 1947, huile sur toile, 159 x 195 cm, Fonds de Dotation Bernard Buffet

Dans l’après-guerre, alors que se développe une peinture abstraite à tendance gestuelle (Mathieu, Soulages, Hartung), il choisit de conserver la figuration. C’est à l’opposé de sa génération mais courageux et juste : représenter le traumatisme de la guerre est une tâche difficile pour les artistes des années 50, la figuration offre l’avantage de la narration et de la référence au passé mais nécessite d’accepter de représenter l’horreur et la dépression.

Certes, les premières peintures de Buffet sont peu colorées, abruptes, sans concession dans leur manière de montrer le quotidien blafard et triste mais elles permettent d’appréhender parfaitement l’atmosphère (fig. 3). Derrière cette évocation du quotidien c’est une population minée qui transparaît[1].

détail fig. 3

Parce qu’il possède une grande culture artistique, Buffet entend aussi aborder la guerre de manière plus directe et intemporelle, en référence aux œuvres passées. C’est la série Horreur de la guerre (fig. 4). Tragiques et monumentales, les toiles montrent des fusillés, des pendus, des cadavres abandonnés au champ de bataille. On y trouve un écho aux Petites et Grandes misères de la guerre de Jacques Callot[2], au Tres de Mayo de Goya ou à L’Exécution de l’Empereur Maximilien de Manet, etc.

Fig. 4 : Bernard Buffet, Horreur de la guerre : Les pendus ; Les Fusillés ; L’ange de la guerre, 1954, huile sur toile, 265 x 600 cm ; 265 x 285cm, Fonds de Dotation Bernard Buffet.

D’une manière générale, la peinture de Bernard Buffet fourmille de références artistiques. De ses hommages appuyés à Courbet (fig. 6) aux natures mortes de Chardin qui hantent toutes les siennes (fig. 5), des autoportraits se confrontant au mythique tableau de Dürer (fig. 8) à ceux proposant un plus subtil clin d’œil aux Ménines de Vélasquez (fig.7), Buffet varie, décline, expérimente des compositions à la fois personnelles et éternelles.

Fig. 5 : Bernard Buffet, Raie et broc, 1948, huile sur toile, 116 x 127.5 cm, Fonds de Dotation Bernard Buffet
et Jean-Baptiste Siméon Chardin, La Raie, 1728, huile sur toile, 114,5 x 146 cm, Paris, Louvre.
Fig. 6 : Bernard Buffet, Le Sommeil, d’après Courbet, 1955, huile sur toile,130 x 195 cm, Fonds de Dotation Bernard Buffet
et Gustave Courbet, Le Sommeil, 1866, huile sur toile, 135 x 200 cm, Paris, Petit Palais.
Fig. 7 : Diego Velasquez, Les Ménines, détail, 1656-1657, huile sur toile, 318 x 276 cm, Madrid, Prado.
et Bernard Buffet, Autoportrait, 1949, huile sur toile, 92 x 65 cm, Paris, Mam.
Fig. 8 : Bernard Buffet, Autoportrait II, 1977, huile sur toile, 162 x 130 cm, Fonds de Dotation Bernard Buffet
et Albrecht Dürer, Autoportrait, 1500, huile sur bois, 66 x 49 cm, Munich, Alte Pinakothek.

L’optimisme des années 60 ne vient pas faire varier les thèmes de l’artiste : la vie et la mort entremêlées sont toujours évoquées. Mais cette peinture est encore plus déroutante pour la nouvelle génération de critiques. Rien à voir avec le Nouveau Réalisme ou l’art cinétique, l’art conceptuel ou le land art. Bernard Buffet continue seul sa route artistique dans l’indifférence générale : Dali l’appelle « Bernard Buffet froid ». Son galeriste, Maurice Garnier, le soutient. Buffet vend très bien ses toiles à des amateurs, collectionneurs, fervents admirateurs malgré le désintérêt de la critique. Ses œuvres sont reproduites, et les étrangers s’intéressent à son travail.  Parmi eux, Kiichiro Okano, un japonais, qui ouvre un musée entièrement consacré au peintre en 1973[3] !

Fig. 10 : Denise Colomb, Bernard Buffet chez Constant, rue de Seine, 1948, photographie.

Depuis les années 50, Bernard Buffet est millionnaire, côtoie la jet-set, vie confortablement (il s’offre une Rolls) mais c’est aussi un travailleur acharné, peignant 10 heures par jour, ne vivant quasiment que pour la peinture. S’il est médiatique, il peint en reclus. Dans le sud d’abord, à Nanse, près de Manosque, dans une ancienne bergerie, du temps de sa liaison avec Pierre Bergé, puis dans ses maisons successives, vastes espaces mais ateliers spartiates où sa femme Annabel sert de modèle (fig. 12).

Fig. 11 : L’Atelier de Nanse
Fig. 12 : Bernard Buffet, Annabel à la natte, 1960, huile sur toile, 130 x 81 cm, Paris, Mam.

Les séries thématiques sur le cirque montrent que Bernard Buffet utilise volontairement des thèmes récurrents de l’histoire de l’art pour explorer ses propres sujets en se renouvelant. Ainsi, les acrobates des années 50 et les clowns des années 90 sont toujours des figures tragiques, oscillant entre le tumulte de la vie et le désespoir d’une génération. Mais ils sont abordés différemment : les premiers avec une économie de moyens, teintes grises, visages blafards, corps stylisés (fig. 13), les seconds dans une surcharge colorée, visages bariolés, corps disparaissant sous les motifs des costumes (fig. 14). Tous émouvants, mélancoliques et pourtant brillants.

Fig. 13 : Bernard Buffet, Le Cirque : Acrobates, 1955, huile sur toile, 260 x 295 cm, Fonds de Dotation Bernard Buffet
Fig. 14 : Bernard Buffet, Les Clowns musiciens : La cantatrice, 1991, huile sur toile, 230 x 430 cm, Fonds de Dotation Bernard Buffet

D’autres thèmes, plus personnels, évoquent des héros tragiques : le capitaine Nemo de Vingt milles lieues sous les mers (fig. 16) ou Dante visitant l’Enfer (fig. 15). Personnages solitaires, perdus dans des lieux hostiles, peut-être encore des autoportraits du peintre qui se sent délaissé. Son style est toujours reconnaissable mais le choix de sujets narratifs conduit l’artiste à se rapprocher consciemment ou non de la bande-dessinée. Le cerne noir, les couleurs parfois réduites, le travail de composition de l’image, renvoient à cet univers de l’illustration (Buffet a d’ailleurs illustré lui-même quelques textes pour Sagan ou Cocteau), ce qui apparaît dans de nombreuses séries des années 80-90 (fig. 18). Restent les formats souvent monumentaux qui enveloppent le spectateur dans une vision plus proche de celle du cinéma ou du théâtre (fig. 17).

Fig. 15 : Bernard Buffet, L’Enfer de Dante : Les glaces du Cocyte, 1976, huile sur toile, 250 x 430 cm, Fonds de Dotation Bernard Buffet.
détail fig. 15
Fig. 16 : Bernard Buffet, Vingt milles lieues sous les mers : Le hublot géant du Nautilus, 1989, huile sur toile, 244 x 485 cm, Fonds de Dotation Bernard Buffet
Fig. 17 : Vue de l’exposition avec la série Vingt mille lieues sous les mers
Fig. 18 : Bernard Buffet, Les Terroristes : Gang, 1997, huile sur toile, coll. particulière.

Enfin, atteint de la maladie de Parkinson, Bernard Buffet réalise une dernière série, un testament[4]. La Mort. Un titre parfait pour un condensé de son travail : des personnages habillés en tenues historiques sur des fonds colorés sont progressivement écorchés, dépecés, mutilés pour laisser apparaître les squelettes. C’est drôle et grinçant comme une danse macabre mais c’est aussi un beau travail de peinture avec des éclaboussures et des traces de doigts qui montrent le plaisir de peindre d’un artiste singulier, têtu, acharné, brillant.

Fig. 19 : Bernard Buffet, La Mort 22, 1999, huile sur toile,195 x 114 cm, coll. Nicolas Buffet.
Fig. 20 : Bernard Buffet, La Mort 10, 1999, huile sur toile,195 x 114 cm, Fonds de Dotation Bernard Buffet
détail fig. 19
détail fig. 20

Vous aurez compris qu’outre l’exposition que je trouve plutôt réussie, j’aime particulièrement la peinture de Bernard Buffet ! Mais ne pas aimer n’empêche pas de s’y intéresser. La visite est instructive car c’est un parcours qui met en tension le marché de l’art, le rôle de la critique, le goût du public et les notions de style. Au-delà du parcours d’un maître, on s’interroge sur ce qui fait émerger un artiste sur la scène artistique, et c’est passionnant.

Pour en savoir plus :

Bernard Buffet. Rétrospective. Exposition du 14 octobre 2016 – 05 mars 2017 (prolongation), au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris.

Référence de l’image du début : Bernard Buffet, Tête de clown, 1955, huile sur toile, 73 x 60 cm, Fonds de Dotation Bernard Buffet.

[1] Lui-même utilise des toiles récupérées, des morceaux de draps cousus en ensemble, une peinture en couche maigre, peu de couleurs, qui traduisent la pénurie.

[2] On retrouvera les deux séries numérisées sur le site Gallica.  

[3] Un projet fou correspond à la passion du collectionneur. Le musée de Surugadaira possède maintenant plus de 2000 œuvres de Buffet, le plus grand ensemble au monde évidemment. Les cendres de Bernard Buffet ont été dispersées à sa demande dans les jardins du musée où il s’était rendu plusieurs fois.

[4] Il se suicide en 1999, avant de voir l’exposition de cette série présentée en février de l’année suivante.

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