Judith 1/3

Un peu d’iconographie, ça vous dit ? On explore un thème et les manières dont il a été représenté à travers les siècles, en fonction des contextes et des artistes. Le choix d’un sujet est difficile mais le mythe de Judith et Holopherne me semble approprié : une histoire mêlant beauté et mort, ça marche toujours. Evidemment c’est un thème biblique qui nécessite de revoir un peu les bases mais ensuite c’est le plaisir d’observer les déclinaisons et les interprétations.

Fig. 1 : Cristofano Allori, Judith et la tête d’Holopherne, 1615-1617, huile sur toile, 139 x 116 cm, FLorence, Galleria Palatina (Palazzo Pitti).

L’histoire est racontée dans le Livre de Judith, dans l’Ancien Testament[1].

Judith est une veuve habitant la ville de Béthulie[2]. Sa ville est assiégée par les armées du roi assyrien Nabuchodonosor dirigées par le général Holopherne. Pour sauver sa ville, Judith simule une trahison. Elle se pare joliment et se présente à l’entrée du camp ennemi avec des vivres. Holopherne et ses soldats, émoustillés par la beauté de Judith et attirés par le vin et la nourriture, la laisse entrer, ce  qui n’est évidemment pas futé. Holopherne tente de la séduire et l’entraîne dans sa tente après une soirée très arrosée. Profitant de l’ivresse du général, Judith, aidée par sa servante, emprunte l’épée du soldat et le décapite ! Elle s’éclipse ensuite du camp emportant avec elle son trophée : la tête d’Holopherne. Au petit matin, les troupes assyriennes assument une bonne gueule de bois et découvrent, sidérées, le carnage. Prises de panique, elles lèvent le camp. Béthulie est sauvée ! Judith est une héroïne !

Ça, c’est la trame narrative, un peu résumée à ma manière. Mais ce que les artistes retiennent du sujet  c’est surtout la beauté de Judith et de ses parures, la laideur de la servante (quand elle est présente), l’horreur de la décapitation et l’ambiance nocturne (fig. 1). En fonction des époques et des besoins, on insiste plus ou moins sur ces aspects.

Par exemple, au début de la Renaissance, le thème de Judith est surtout l’occasion de montrer une héroïne victorieuse et apprêtée. Judith est d’une beauté innocente qui fait facilement oublier l’horreur de son geste (fig. 2 et 3). Mais certains artistes plus tardifs continueront de représenter Judith ainsi (fig. 12).

Fig. 2 : Giorgione, Judith, v. 1504, huile sur bois transférée sur toile, 144 x 68 cm, Saint Pétersbourg, Ermitage.
Fig. 3 : Sandro Botticelli, Le Retour de Judith, v. 1472, huile sur bois, 31 x 24 cm, Florence, Offices.

Dans ces versions, Judith est souvent représentée hors du camp, après l’action. Ses vêtements ne portent aucune trace des actes passés et seule la tête qu’elle foule aux pieds ou tient à la main rappelle l’horrible épisode (fig. 4, 5, 6, 7). L’épée est souvent présente et permet de jouer des contrastes. Le côté fragile de la physionomie de la jeune femme s’oppose à la lourdeur de l’épée (fig. 4). Les parures et les bijoux scintillants s’opposent à la tête sanguinolente. Le raffinement de Judith s’oppose à l’aspect rustre du militaire et à la dureté de la lame. On retrouvera cette manière de traiter le sujet au XVIIe et au XVIIIe siècles, l’exemple le plus déroutant étant celui réalisé par un artiste du cercle d’Alexis Grimou (fig. 7), où une Judith pomponnée et enrubannée tient nonchalamment la tête tranchée du général.

Fig. 4 : Onorio Marinari, Judith et la tête d’Holopherne, v. 1680, huile sur toile, 72 x 57 cm, Budapest, Szépmüvészeti Mùzeum.
Fig. 5 :Charles Mellin, Judith et la tête d »Holopherne, v; 1635, huile sur toile, 84 x 68 cm, coll. particulière.

 

Fig. 6 : Lucas Cranach, Judith avec la tête d’Holopherne, v. 1530, huile sur bois, 87 x 56 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum.
Fig. 7 : Alexis Grimou (cercle de), Judith et la tête d’Holopherne, fin XVIIe-début XVIIIe siècle, 88 x 72 cm, Varsovie, The Wilanòw Palace Museum.

Cette vision de Judith qui insiste sur sa jeunesse, sa beauté et sa pureté, va progressivement laisser la place à une image plus ambigüe. Parce que Judith est aussi un symbole de détermination (fig. 8), de force de caractère et qu’elle incarne  une héroïne vengeresse, elle possède aussi une part plus sombre. Doigt dressé, sourcils froncés (fig. 9), elle montre un visage volontaire, des traits plus durs, une certaine violence, même si une grande partie des peintures ne la présente qu’après l’action de décapitation. Dans ces images, Judith n’est plus l’innocence incarnée mais une forte tête, parfois hautaine voire méprisante. On peut remarquer que ce type de Judith, finalement plus réaliste, apparaît au début du XVIIe siècle, chez les caravagesques notamment.

Fig. 8 : Valentin de Boulogne, Judith, 1626-1628, huile sur toile, 97 x 74 cm, Toulouse, Musée des Augustins.
Fig. 9 : Vincenzo Catena, Judith, 1520-1525, huile sur bois, 82 x 65 cm, Venise, Fondation Querini Stampalia.

Enfin, sur tout à partir du XIXe siècle, Judith devient l’incarnation de la femme fatale. Comme Salomé, dont elle est un peu le pendant vertueux, Judith use de ses charmes pour séduire un homme et conduit ce dernier à sa perte. C’est pour la bonne cause que Judith joue de sa séduction, trahit Holopherne, commet un meurtre, mais elle est quand même le reflet du machiavélisme féminin et d’une beauté dangereuse. Les symbolistes la voient clairement comme un personnage ambigu, à la beauté captivante et sensuelle mais aussi un peu inquiétante (fig. 10, fig. 11).

Fig. 10 : Jean-Jacques Henner, Judith (étude), 1877-1891, huile sur carton, 27.5 x 19 cm, Paris, Musée Henner.
Fig. 10 : Gustav Klimt, Judith et la tête d’Holopherne, 1901, huile sur toile, 84 x 42 cm, Vienne, Österreichische Galerie Belvedere.

D’autres artistes ont  représentée Judith en action, dans des compositions qui donnent la part belle à l’atmosphère nocturne et c’est ce que l’on verra la prochaine fois…

Fig. 12 : August Riedel, Judith, huile sur toile, 131 x 96 cm, Munich, Neue Pinakothek.

Pour en savoir plus :

[1] Concernant le texte on pourra se référer à un intéressant compte-rendu d’une intervention de Marc Philonenko sur « L’origine essénienne du livre de Judith », in Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1996, vol. 140, n°4, p. 1139-1156, consultable sur le portail www.persee.fr.

[2] Une ville qui n’a pas d’existence historique avérée, sans doute une création comme beaucoup des éléments de la narration, les précisions historiques n’étant pas fondamentales dans l’histoire.

2 commentaires sur “Judith 1/3

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *