Le portrait historié #1 : houlettes et moutons

C’est complètement hors de saison mais bizarrement j’ai eu envie de vous parler de pique-nique ! C’est surtout l’occasion de vous montrer un peu de peinture du XVIIe siècle, ma période favorite. Et se faire plaisir, ça c’est de saison !

Les anecdotes historiques qui font la part belle aux lubies des monarques sont légions. Parmi elles, on mentionne souvent Marie-Antoinette et son hameau, s’étonnant de ce goût enfantin et frivole de la reine de France pour la vie « paysanne ». Déambulant dans son domaine agricole simplement vêtue d’une robe de mousseline blanche et coiffée d’un chapeau de paille, Marie-Antoinette rêvait à la vie de simple bergère. Et, sa portraitiste préférée, Elisabeth Vigée-Lebrun, fit son portrait ainsi en 1783, ce qui surpris passablement les visiteurs du Salon où une version du tableau fut exposée [fig. 1]. Il était cependant courant à l’époque de montrer les jeunes enfants des grandes familles dans des environnements champêtres et nombreux furent les bambins qui posèrent avec oiseaux et montons [fig. 2].

Fig. 1 : Elisabeth Vigée-Lebrun, Marie Antoinette en robe de mousseline, 1783, huile sur toile, 93 x 73 cm, Washington, National Gallery.
Fig. 2 : François-Hubert Drouais, Les Enfants du Duc de Bouillon, 1756, huile sur toile, 86 x 130 cm, coll. particulière.

Mais Marie-Antoinette n’avait rien inventé, les précieuses du XVIIe siècle, qui n’étaient pas toutes ridicules malgré l’image que Molière nous en a laissé, furent bien plus férues de pique-niques et de houlettes que la dernière reine de France du XVIIIe siècle. Et elles s’imaginèrent bien souvent en jolies bergères dans toutes sortes de comédies pastorales. Cet engouement doit énormément aux best-sellers de l’époque et plus particulièrement au roman d’Honoré d’Urfé : L’Astrée. Bien que l’ouvrage nous paraisse aujourd’hui ampoulé, fastidieux et invraisemblable, il est le reflet de l’écriture et du goût du XVIIe siècle. Ce roman-fleuve de 5399 pages conte les aventures d’une bergère (Astrée), de bergers, de princesses, de nymphes et de chevaliers évoluant dans un paysage idyllique, reflet d’un âge d’or perdu et du mythe de l’Arcadie. Le roman se compose de longues variations sur le sentiment amoureux et préfigure les règles de la galanterie, voilà pourquoi les précieuses l’adorent et en font un ouvrage à la mode, dont on parle dans les salons.  Publié à partir de 1607 il devient le modèle de la littérature galante mais conduit également ses lecteurs à s’imaginer vivre comme Astrée. Voici ce que Mlle de Montpensier écrivit dans sa correspondance avec Mme de Motteville en 1660 : « Je voudrais qu’on allât garder les troupeaux de moutons dans nos belles prairies, qu’on eût des houlettes ou des capelines, qu’on dinât sur l’herbe verte de mets rustiques et convenables aux bergers, et qu’on imitât quelquefois ce qu’on a lu dans l’Astrée ». Et c’est la cousine de Louis XIV qui vous le dit ! Cela explique sans doute son portrait en bergère allant à la fête du village [fig. 3].

Fig. 3 : Anonyme, Anne-Marie-Louise d’Orléans, duchesse de Montpensier en bergère allant à la fête du village, 1664, huile sur toile, 45 x 28 cm, Versailles, châteaux de Versailles
Fig. 4 : Govaert Flinck, Saskia en bergère, huile sur toile, 66.7 x 50.5 cm, New York, Metropolitan Museum of Art

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La peinture se fit l’écho de cette vogue littéraire qui toucha toute l’Europe. En 1640, Crispijn de Passe publie un recueil intitulé Les vrais pourtraits de quelques unes des plus grandes dames de la chrestienté desguisées en bergères (et oui !!!). Et Govaert Flinck peint la femme de son maître, Rembrandt, en bergère [fig. 4].

Crispijn de Passe, Extrait Les vrais pourtraits de quelques unes des plus grandes dames de la chrestienté desguisées en bergères, Amsterdam, J. Broeesz, 1640

Quant aux peintres eux-mêmes, ils ne dédaignent pas se représenter en bergers et bergères dans leurs autoportraits. L’exemple d’Elisabeth-Sophie Chéron est parlant [fig. 5] : citadine, académicienne et salonnière, elle n’a rien à faire dans un paysage bucolique chaussée de spartiates et tenant une houlette ! C’est pourtant ainsi que la montre le tableau de Chantilly et son inventaire après décès mentionne d’ailleurs un tableau de femme en bergère, présent dans son atelier.

Fig. 5 : Elisabeth-Sophie Chéron, Autoportrait, huile sur toile, 44.5 x 40 cm, Chantilly, Musée Condé.

Enfin, le beau et sexy tableau d’Anton Van Dyck de la Wallace Collection [fig. 6] pourrait également être un autoportrait mais plus allégorique (la référence est mythologique et les traits sont moins ressemblants) qui montre à quel point le procédé est à la mode et que cette vogue touche aussi les hommes [fig. 7].

Fig. 6 : Anton van Dyck, Le Berger Pâris, v. 162-1630, huile sur toile, 96 x 84 cm, Londres, Wallace Collection.
Fig. 7 : Barent Fabritius, Autoportrait en berger, 1654-1656, huile sur toile, Vienne, Akademie der bildenden Künste

 

Il faut avouer que la mode du portrait historié fit beaucoup pour le travestissement incongru : on se fait peindre déguisé en personnage historique, mythologique ou allégorique, parfois pour se parer des vertus du personnage incarné (Henri IV en Hercule[1], Louis XIV en Apollon[2]) ou pour évoquer une passion, un centre d’intérêt, un héritage familial (Mme de Seignelay en Thétis[3], une jeune fille en allégorie de la poésie). On pourra reparler du portrait historié un jour parce qu’il y a franchement des exemples cocasses et que le sujet est passionnant.

Au-delà du travestissement, l’image de la bergère permet aux artistes un parallèle entre peinture et poésie (l’Arcadie est un mythe littéraire avant tout) très attrayant pour ceux qui évoluent dans les milieux courtisans et lettrés. Et le goût pour la nature idéale est également une réminiscence  d’ouvrages littéraires tels la Jérusalem Délivrée du Tasse. Dans ce poème, le personnage d’Herminie est séduit par la vie simple des bergers qu’elle croise[4] et cela donne naissance à des interprétations picturales qui tentent de montrer un sentiment d’harmonie entre homme et nature [fig. 8].

Finalement, cette mode un peu incongrue est le reflet d’une société urbaine qui cherche à renouer avec le monde naturel et qui le fait à sa manière, sophistiquée et artificielle, en rêvant une nature qu’elle ne connaît que de loin.

Fig. 8 : Domenico Zampieri dit Le Dominiquin, Herminie chez les bergers, v. 1622-1625, huile sur toile, 123 x 181 cm, Paris, Louvre

 

Pour en savoir plus :

Crispijn de Passe, Les vrais pourtraits de quelques unes des plus grandes dames de la chrestienté desguisées en bergères, Amsterdam, J. Broeesz, 1640, à retrouver sur Gallica.

Jean-Pierre Van Elslande, L’imaginaire pastoral au XVIIe siècle, 1600-1650, Paris, PUF, 1999.

Visages du Grand Siècle : le portrait en France sous le règne de Louis XIV, 1660-1715, cat. d’exposition, Paris ; Nantes ; Toulouse, Somogy ; Musée des Beaux-Arts ; Musée des Augustins, 1997.

René Démoris, Hommage à Elisabeth-Sophie Chéron, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1992.

[1] Par exemple dans un tableau anonyme conservé au Louvre : Henri IV en Hercule écrasant l’hydre de Lerne, v. 1600, huile sur toile, Paris, Louvre.

[2] Je pense particulièrement au grand tableau de Versailles : Jean Nocret, La Famille de Louis XIV en 1670 représentée en travestis mythologiques, 1670, huile sur toile, 305 x 420 cm, Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon.

[3] Pierre Mignard, La marquise de Seignelay et deux de ses fils, 1691, huile sur toile, 194,5 x 154,4 cm, Londres, National Gallery. Elle était la veuve de Jean-Baptiste-Antoine Colbert (1651 – 1690), secrétaire d’état à la Marine, ce qui explique ce choix de Thétis, déesse des mers.

[4] Chant VII de la Jérusalem Délivrée.

2 thoughts on “Le portrait historié #1 : houlettes et moutons

    1. Ah ah! Il y aura d’autres articles sur le portrait historié c’est sûr. Sinon, sur la mode pastorale, c’est comme pour tout, avec parcimonie! Trêve de plaisanterie, je fais mes articles en fonction de la longueur que je crois tolérable pour le lecteur. Personnellement, les longs articles, je suis obligée de les lire en plusieurs fois… j’aimerai qu’ici on lise l’article en entier dès le départ, quitte à être très synthétique parfois.

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