Focus #1 : La question du format

On pense souvent qu’il faut des connaissances pour apprécier les œuvres d’art, en particulier en art ancien car les sujets sont allégoriques, le contexte incertain (à moins de se souvenir parfaitement de ses cours d’histoire) et les techniques spécifiques. Mais en réalité, on peut comprendre beaucoup de choses en faisant preuve de bon sens. Et c’est aussi important pour les analyses plus poussées car on a vite tendance à sur-interpréter. Or, parfois, il faut juste être logique et aller à l’essentiel (du moins pour commencer). Sur Artémis à la plage j’ai eu envie de développer quelques articles introductifs à la lecture d’œuvre sous la forme de focus très simples sur les bases à avoir pour comprendre une œuvre. Vous me direz si vous aimez.

Prenons l’exemple du format. Le format d’une œuvre nous donne déjà des informations intéressantes et nous permet de nous poser des questions évidentes qu’il faudra garder à l’esprit avant toute analyse.

 

Mais qu’est-ce que le format ?

Pour une sculpture, c’est assez simple. Il s’agit essentiellement des dimensions de l’œuvre. Autrement dit, la hauteur, la largeur et l’épaisseur (on n’oublie pas qu’une sculpture c’est en 3D). Et alors ? Et bien c’est évident : une sculpture de 3,20 m de haut (fig. 3) n’est pas destinée au même endroit qu’une sculpture de 30 cm de haut (je ne sais pas comment c’est chez vous, mais 3,20 m de hauteur, ça ne rentre pas chez moi). On peut même dire qu’une sculpture de 3,20 m n’aura pas le même usage qu’une sculpture de 30 cm (fig. 1) : si vous voulez l’utiliser comme point d’intérêt pour une foule, oubliez la sculpture de 30 cm, par contre si c’est pour décorer votre buffet …

Bartolommeo Bellano, David avec la tête de Goliath, v. 1470-1480, bronze, 28.6 cm de haut, New York, Metropolitan museum.
Fig. 1 : Bartolommeo Bellano, David avec la tête de Goliath, v. 1470-1480, bronze, 28.6 cm de haut, New York, Metropolitan museum.
donatello-david-v-1444-1446-bronze-158-cm-de-haut-museo-nazionale-del-bargello-2
Fig. 2 : Donatello, David, v. 1444-1446, bronze, 158 cm de haut, Florence, Museo nazionale del Bargello.
Glykon l'Athénien, Hercule Farnèse, 2e siècle av. JC, marbre, 317 cm, Naples, Museo archeologico nazionale.
Fig. 3 : Glykon l’Athénien, Hercule Farnèse, 2e siècle av. JC, marbre, 317 cm, Naples, Museo archeologico nazionale.

La question qu’il faut aussi se poser c’est : est-ce que la sculpture est grandeur nature ? Autrement dit, est-ce qu’elle est à l’échelle 1. C’est en fait assez courant en sculpture d’avoir des personnages à taille humaine (fig. 2, David étant un adolescent, ses 158 cm sont tout à fait corrects!). Il est certain que cela n’a pas le même impact sur le spectateur de voir un personnage de sa taille que de voir une sculpture plus petite (une miniature comme la fig. 1) ou de voir une sculpture monumentale (fig. 3), voire de format colossal (fig. 4) !

Sphinx, 2500 av. JC, pierre, 20.22 x 73.5 x 14 m, Egypte, Gizeh.
Fig. 4 : Sphinx, 2500 av. JC, pierre, 20.22 x 73.5 x 14 m, Egypte, Gizeh.

Ainsi, l’analyse d’une sculpture peut commencer par la détermination du format qui permet ensuite d’avoir une idée du lieu pour lequel elle a été réalisée, de l’usage qu’on lui accordait, de l’impression qu’elle pouvait produire sur les spectateurs. Et là, on a seulement parlé de sa taille !

 

En peinture, c’est encore plus déterminant car le format englobe plusieurs éléments : les dimensions, l’orientation et la forme. Et cela nous aide à comprendre les contraintes auxquelles l’artiste a pu être confronté et donc les raisons de ses choix.

Gustave Courbet, L’Enterrement à Ornans, 1848-1850, huile sur toile, 311 x 668 cm, Paris, Orsay.
Fig. 4 : Gustave Courbet, L’Enterrement à Ornans, 1848-1850, huile sur toile, 311 x 668 cm, Paris, Orsay.

Pour les dimensions c’est comme pour la sculpture : plus une œuvre est monumentale (fig. 4), moins elle aura un usage intime et domestique, plus une peinture est petite, plus elle risque d’être destinée à un cercle privé (fig. 5).

jean-baptiste-simeon-chardin-dame-cachetant-une-lettre-25-x-25-cm-paris-louvre
Fig. 5 : Jean-Baptiste-Siméon Chardin, Dame cachetant une lettre, 25 x 25 cm, Paris, Louvre.

Cela influe nécessairement sur les sujets qui seront abordés : une scène quotidienne sera plus courante sur un petit format, une scène de bataille se retrouvera sans doute sur un grand format. Mais il existe aussi une règle académique que l’on appelle la hiérarchie des genres et même si on ne la connaît pas, on peut observer ses effets. Depuis l’Antiquité elle s’applique de manière officieuse et elle fut théorisée au XVIIe siècle [1]. Cette règle affirme que les sujets ne sont pas égaux en noblesse. Plus un sujet est noble (une scène d’histoire, un dieu, un concept), plus le format qu’on lui consacre peut être grand, moins le sujet est noble (des objets inanimés, des fruits, des animaux morts ou vifs, un paysage), moins le format accordé sera grand, a priori. En résumé : vous ne verrez pas de nature morte de 6,50 m de large. Les effets de cette théorie sont visibles jusqu’au XIXe siècle. Si le format de l’œuvre n’est pas habituel pour le sujet représenté (fig. 4), on est en droit de se poser des questions et même de penser que l’artiste a volontairement choisi de transgresser les règles académiques pour des raisons idéologiques ou impératives liées à une commande (notamment si l’œuvre a une vocation décorative)… et ça c’est intéressant.

Rosa Bonheur, Changement de pâturage, 1888, huile sur toile, 64 x 100 cm, Hambourg, Kunsthalle.
Fig. 6 : Rosa Bonheur, Changement de pâturage, 1888, huile sur toile, 64 x 100 cm, Hambourg, Kunsthalle.
Marie-Guillemine Benoist, née Leroulx-Delaville, Portrait d’une femme noire, v. 1800, 81 x 65 cm, Paris, Louvre.
Fig. 7 : Marie-Guillemine Benoist, née Leroulx-Delaville, Portrait d’une femme noire, v. 1800, 81 x 65 cm, Paris, Louvre.

Le format c’est aussi l’orientation. Autrement dit l’œuvre est-elle horizontale ou verticale ? Une peinture possède deux dimensions : une hauteur et une largeur. Si la hauteur est plus grande que la largeur, on a un format vertical, ou à la française. On dit aussi format portrait car les portraits (fig. 7) sont généralement sur un format vertical (sauf les portraits de groupes). A l’inverse, si la largeur est plus grande que la hauteur, on est face à un format horizontal, à l’italienne, paysage (fig. 6). L’intérêt ? Si vous regardez un paysage sur un format vertical, c’est original ! En résumé, si l’orientation ne semble pas correspondre au sujet, c’est qu’il doit y avoir une raison à rechercher. Parfois, c’est clairement un élément de contrainte pour l’artiste comme dans le tableau de Bosch (fig. 8 ) qui est en réalité le volet d’un triptyque aujourd’hui démembré, ce qui explique la maladresse de la composition en deux niveaux pour un sujet généralement représenté sur un format horizontal car montrant une foule se déplaçant. 

Jérôme Bosch, La Montée au Calvaire, 1490-1500, huile sur bois, 59.7 x 32 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum
Fig. 8 : Jérôme Bosch, La Montée au Calvaire, 1490-1500, huile sur bois, 59.7 x 32 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum

Enfin, le format c’est bien sûr la forme du support. On oublie souvent qu’une peinture n’est pas toujours rectangulaire. Certes, c’est le format le plus courant mais il existe d’autres formes : le format ovale ou en médaillon, très bien adapté aux portraits (fig. 10), le format circulaire dit tondo, très à la mode à la Renaissance (fig. 9) et le format carré, rare avant le XXe siècle sauf lorsque l’emplacement de l’œuvre ou l’usage l’exige (fig. 11), c’est un format sans orientation, donc neutre, qui convient parfaitement à l’abstraction (fig. 12).

michel-ange-tondo-doni-1503-1504-huile-sur-bois-diam-120-cm-florence-offices
Fig. 9 : Michel-Ange, Tondo Doni, 1503-1504, huile sur bois, diam. 120 cm, Florence, Offices.
pierre-mignard-portrait-de-moliere-v-1660-huile-sur-toile-55-x-48-5-cm-chantilly-musee-conde
Fig. 10 : Pierre Mignard, Portrait de Molière, v. 1660, huile sur toile, 55 x 48.5 cm, Chantilly, Musée Condé.

Et il existe aussi tous les formats spécifiques, qui s’adaptent à l’architecture (en lunette par exemple) ou les formats originaux que choisissent les artistes en lien avec le sujet (fig. 13, vous reconnaissez la forme en ogive des fenêtres de Notre-Dame de Paris?).

Fig. 11 : François Boucher, Vulcain présentant à Vénus des armes pour Enée, 1757, huile sur toile, 320 x 320 cm, Paris, Louvre.
Fig. 11 : François Boucher, Vulcain présentant à Vénus des armes pour Enée, 1757, huile sur toile, 320 x 320 cm, Paris, Louvre.
Fig. 12 : Kasimir Malevitch, Carré noir sur fond blanc, huile sur toile, 106,2 x 106,5 cm, Musée Russe, Saint-Pétersbourg
Fig. 12 : Kasimir Malevitch, Carré noir sur fond blanc, huile sur toile, 106,2 x 106,5 cm, Musée Russe, Saint-Pétersbourg

Ainsi, la forme d’un tableau dit déjà beaucoup de son sujet, de son emplacement, de son usage, voire, de l’originalité ou pas de l’artiste par rapport à son époque ou à des normes. 

Charles Steuben, Esmeralda, 1839, huile sur toile, 195 x 144 cm, Nantes, MBA
Fig. 13 : Charles Steuben, La Esmeralda, 1839, huile sur toile, 195 x 144 cm, Nantes, MBA

Comme quoi, se poser la question du format c’est simple mais efficace.

Pour en savoir plus :

[1] On trouvera une mention de cette hiérarchie des genres dans l’introduction d’André Félibien pour les Conférences de l’Académie royale de peinture et de sculpture,  publiées en 1668 à Paris chez F. Léonard.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *