Bouchardon à Paris

Entre deux visites d’expositions prévues et programmées (Rembrandt et Magritte, je vous en reparle bientôt), je me suis laissée séduire par un passage au Louvre (toujours une bonne idée) et j’en ai profité pour découvrir l’exposition « Bouchardon (1698-1762). Une idée du beau ». Mais je suis sortie de l’exposition légèrement déçue malgré la qualité indéniable du projet.

afficheLes expositions du Louvre sont toujours intéressantes. Notamment parce que le musée ne réalise pas ses expositions uniquement dans le but d’attirer du public. Je veux dire que les propositions du Louvre sont souvent avant tout des projets de recherche qui visent à mieux connaître un artiste ou à mieux comprendre un sujet. Généralement on y sent le travail d’analyse des commissaires et un effort pour être didactique alors que les propos sont parfois complexes. Ce sont pour moi de vraies expositions scientifiques qui ne prennent pas le visiteur pour un spectateur, incapable de voir que le discours est creux et que l’accumulation d’œuvres d’artistes célèbres tente de le cacher. Car c’est quand même le cas dans certains musées : on nous présente du Manet et du Picasso, un vague thème en lien avec l’Italie, et c’est sensé être génial !

Bref. Les expositions du Louvre sont sérieuses et celle consacrée à Bouchardon l’est assurément[1]. D’autant qu’il n’est pas évident de choisir un sculpteur du XVIIIe siècle français comme sujet principal ! La sculpture est, il me semble, un art plus austère que la peinture et puis, que connaît-on du XVIIIe siècle hormis Boucher et Fragonard ? Malgré tout, l’exposition du Louvre réussit, je crois, à susciter l’intérêt par une affiche sexy (le texte rose sous le joli minois de l’Amour!) et surtout grâce à un contenu riche et sensible.

Edme Bouchardon, Homme nu assis de face (détail), v. 1737-1738, sanguine sur papier, Stockholm, Nationalmuseum.
Fig. 1 : Edme Bouchardon, Homme nu assis de face (détail), v. 1737-1738, sanguine sur papier, Stockholm, Nationalmuseum.

J’ai beaucoup apprécié les premières salles qui montrent l’importance du dessin dans le processus créatif de Bouchardon et sa formation académique[2]. J’avais un peu peur d’une exposition froide et ennuyeuse de belles sculptures sans fil conducteur mais les dessins présentés sont de formidables vecteurs d’informations… et d’une beauté stupéfiante (fig.1). La virtuosité du trait de Bouchardon est assez spectaculaire car elle apparaît dès les premiers dessins réalisés lors de son séjour à l’Académie de France à Rome[3]. On comprend aussi l’importance de la copie d’après l’antique (fig. 2) qui va nourrir le répertoire de formes du sculpteur et qui influencera son idée du beau idéal.

Edme Bouchardon, Un des enfnants de Laocoon enlacé par le serpent, v. 1723-1724, sanguine sur papier, 52.5 x 40.3 cm, Paris, Louvre.
Fig. 2 : Edme Bouchardon, Un des enfants de Laocoon enlacé par le serpent, v. 1723-1724, sanguine sur papier, 52.5 x 40.3 cm, Paris, Louvre.

Evidemment la copie du faune Barberini est impressionnante (fig. 3) par son envergure et les quelques bustes « à l’antique » montrent un artiste capable de mêler l’individualité du portrait à l’idéalisation, comme dans le portrait du collectionneur d’antiques Philipp von Stosch (fig. 4).

Edme Bouchardon, Faune endormi, copie d'après l'antique, marbre, 184 x 142 x 119.5 cm, Paris, Musée du Louvre.
Fig. 3 : Edme Bouchardon, Faune endormi, copie d’après l’antique, marbre, 184 x 142 x 119.5 cm, Paris, Musée du Louvre.
Edme Bouchardon, Buste du baron Philipp von Stosch, marbre, Berlin, Skulpturensammlung und Museum für Byzantinische Kunst;
Fig. 4 : Edme Bouchardon, Buste du baron Philipp von Stosch, marbre, Berlin, Skulpturensammlung und Museum für Byzantinische Kunst;

Bien que la seconde partie de l’exposition soit tout aussi documentée, je m’y suis cependant ennuyée. Finalement, on n’y voit que peu de sculptures monumentales. Certains projets sont présentés par le biais de modèles réduits (fig. 5), d’autres ne sont évoqués que par des dessins (évidemment, la statue équestre de Louis XV n’existe plus, la Fontaine de la rue de Grenelle ne peut être déplacée, etc). Cela devient vite un peu frustrant malgré les beaux dessins et le célèbre Amour se faisant un arc de la massue d’Hercule (fig. 7).

Edme Bouchardon, La Marne, esquisse pour la fontaine des quatre saisons, v. 1739, terre cuite, 50 x 48 x 24 cm, Paris, Louvre.
Fig. 5 : Edme Bouchardon, La Marne, esquisse pour la fontaine des quatre saisons, v. 1739, terre cuite, 50 x 48 x 24 cm, Paris, Louvre.
Edme Bouchardon, Fontaine des quatre saisons, rue de Grenelle, 1739-1747, Paris.
Fig. 6 : Edme Bouchardon, Fontaine des quatre saisons, 1739-1747, Paris, rue de Grenelle.

Le vrai plaisir de la seconde partie du parcours vient surtout de la série des Cris de Paris, dessinée par Bouchardon en 1737, elle fut gravée par le comte de Caylus et Etienne Fessard et publiée entre 1737 et 1746. Elle présente la variété infinie des marchands ambulants criant dans les rues de Paris pour proposer leurs services. Le projet est étonnant pour un sculpteur inspiré par la grandeur antique. Ce que l’exposition démontre bien c’est l’originalité de Bouchardon qui, dès le début du XVIIIe siècle, abandonne les effets du rococo au profit des lignes pures du futur néoclassicisme mais se montre également attentif à l’observation d’après nature et à un réalisme finalement assez populaire (on reprocha à son Amour, son aspect trop naturaliste d’adolescent).

L’exposition est donc ambitieuse et les éléments présentés valent assurément le détour pour leur qualité, leur pertinence, leur intérêt. Mais il ne faut pas se tromper d’objectif pour y décider une visite : découvrir Bouchardon et ses recherches plastiques plutôt que s’extasier sur la beauté formelle de nombreuses sculptures néoclassiques. L’affiche et le titre sont sans doute un poil trompeurs mais finalement l’exposition possède beaucoup de vertus et c’est l’essentiel…

Edme Bouchardon, L'Amour se faisant un arc dans la massue d'Hercule, 1750, marbre, 173 x 75 x 75 cm, Paris, Louvre.
Fig. 7 : Edme Bouchardon, L’Amour se faisant un arc dans la massue d’Hercule, 1750, marbre, 173 x 75 x 75 cm, Paris, Louvre.

Pour en savoir plus :

Bouchardon (1698-1762). Une idée du beau se tient au Louvre, hall Napoléon du 14 Septembre 2016 au 5 Décembre 2016, tous les jours sauf le mardi.

La Bibliothèque numérique de la BNF, Gallica, est une mine d’informations et offre un usage des images moins contraignant que l’Agence photographique de la RMN. J’y ai trouvé une version numérisée des Cris de Paris qui n’est peut-être pas celle exposée (je n’ai pas acheté le catalogue pour vérifier) mais qui donne une excellente idée du travail de Bouchardon présenté au Louvre. C’est l’ouvrage qu’il est possible de « feuilleter » dans le corps de l’article et dont voici les références précises : Edme Bouchardon, Études prises dans le bas peuple ou les Cris de Paris, Paris, Joullain. A la Ville de Rome, 1737-1746.

On peut voir quelques beaux détails de dessins exposés (photographiés par Juliette Trey, l’un des commissaires de cette exposition) sur le forum Connaissances de Versailles.

[1] Il s’agit d’une coproduction avec le J. Paul Getty Museum de Los Angeles. Il faut donc rendre à César, ce qui est à César…

[2] Le Louvre possède un grand nombre de dessins de l’artiste dont le fonds d’atelier fut offert au musée en 1808 par son neveu Louis Bonaventure Girard, soit environ 800 dessins.

[3] Fils d’un architecte sculpteur, Edme Bourchardon fut formé à l’Académie Royale de peinture et sculpture et obtint une bourse pour séjourner à l’Académie de France à Rome entre 1723 et 1732.

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