Les cheveux de Marie-Madeleine

Relire Daniel Arasse est souvent une bonne idée.  Dans On n’y voit rien. Descriptions, Arasse s’exprime sous la forme de petites fictions narratives (dialogues, lettres, etc) pour réaliser des lectures d’œuvres ou pour aborder des questions d’iconographie. Les textes se lisent comme des nouvelles, on oublie que c’est érudit parce que c’est ludique. L’histoire de l’art n’est plus une discipline figée, vieillotte et élitiste mais foisonnante, divertissante et captivante !

Philippe de Champaigne, Le Repas chez Simon, v. 1656, huile sur toile, 292 x 399 cm, Nantes, MBA.
Fig. 1 : Philippe de Champaigne, Le Repas chez Simon, v. 1656, huile sur toile, 292 x 399 cm, Nantes, MBA.

Parmi les sujets les plus passionnants de l’ouvrage se trouvent les cheveux de Marie-Madeleine[1] ! Et comme le poil dans l’art est un sujet fascinant, j’ai fouillé un peu ailleurs pour mieux comprendre le sujet. Ce que l’on peut retenir c’est que :

1/ Le personnage de Marie-Madeleine tel que les artistes le représente n’existe pas dans la Bible. C’est surtout Jacques de Voragine qui au XIIIe siècle lui donne une histoire cohérente lorsqu’il rédige les vies des saints (la fameuse Légende Dorée)[2].

2/ En fait, Marie-Madeleine est un condensé de plusieurs femmes. Marie, la sœur de Marthe et Lazare que Jésus apprécie car elle passe son temps à l’écouter parler[3]. C’est elle qui lave, sèche et parfume les pieds du Christ à Béthanie, juste avant qu’il ne parte pour Jérusalem. Chez saint Luc, on trouve mentionné une autre Marie que le Christ aurait exorcisée et qui venait de Magdala, sur le lac de Tibériade. Mais l’histoire est à peine évoquée[4] et le personnage ne s’occupe pas des pieds du Christ. Enfin, Saint Luc rapporte encore l’histoire d’une prostituée de Naïn (anonyme), qui lave les pieds du Christ alors que ce dernier déjeune chez Simon [fig.1]. Elle se repend de ses péchés et demande pardon. Ces trois histoires ont été condensées pour former le personnage de Marie-Madeleine qui devient récurrent[5].

Jules Lefèbvre, Marie-Madeleine, 1876, huile sur toile, 71 x 113 cm, Saint Pétersbourg, Ermitage.
Fig. 2 : Jules Lefèbvre, Marie-Madeleine, 1876, huile sur toile, 71 x 113 cm, Saint Pétersbourg, Ermitage.

3/ Marie-Madeleine est donc une invention. Une invention dont on retient : la prostitution, la fraternité avec Marthe et Lazare, le coup du lavement des pieds et de l’essuyage avec les cheveux mais aussi la repentance et la vie d’ascète. Car, au Moyen-Âge va se développer l’épisode du désert où la sainte se retire à la fin de sa vie[6]. Autrement dit, iconographiquement, Marie-Madeleine c’est la beauté, les parures et les bijoux, le flacon de parfum, les cheveux et parfois un crâne pour méditer [fig. 3].

Fig. 3 ; Georges de la Tour, Sainte Marie Madeleine pénitente, début XVIIe siècle, huile sur toile, 133 x 102 cm, New York, Metropolitan Museum of Art.
Fig. 3 ; Georges de la Tour, Sainte Marie Madeleine pénitente, début XVIIe siècle, huile sur toile, 133 x 102 cm, New York, Metropolitan Museum of Art.

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4/ Dans la tradition chrétienne, le rôle de Marie-Madeleine est assez fondamental car elle sert de modèle aux femmes. Elle leur ressemble puisqu’elle est imparfaite (toutes les femmes sont des descendantes d’Eve, c’est mal, c’est mal !) mais elle montre aussi la voie à suivre, celle de la repentance.

Quoiqu’il en soit, les peintres et sculpteurs évoquent Marie-Madeleine régulièrement et avec enthousiasme. Et dans leurs représentations les cheveux, parés ou lâchés, coiffés ou hirsutes, peignés ou maltraités, sont l’élément sine qua non de son identification.

Fig. 4 : Anonyme, Sainte Marie-Madeleine, v. 1500, bois, 97 x 36 x 24 cm, Paris, Musée de Cluny.
Fig. 4 : Anonyme, Sainte Marie-Madeleine, v. 1500, bois, 97 x 36 x 24 cm, Paris, Musée de Cluny.

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Comme Marie-Madeleine est donc une femme qui vit de sa beauté, elle est parfois représentée parée de bijoux et avec une coiffure élaborée comme dans la sculpture du musée de Cluny [fig. 4].

Ses cheveux dénoués lui servent aussi à laver les pieds du Christ chez Simon. Renonçant ensuite à se les coiffer en signe de pénitence et parce que les parures servent à séduire, elle les porte détachés et sans apprêt.

Fig. 5 : Elisabetta Sirani, Marie Madeleine pénitente, 1663, huile sur toile, 113.5 x 94 cm, Besançon, Musée des Beaux-Arts et d'Archéologie.
Fig. 5 : Elisabetta Sirani, Marie Madeleine pénitente, 1663, huile sur toile, 113.5 x 94 cm, Besançon, Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie.

Chez Jacques de Voragine elle est simplement décrite nue mais les peintres vont extrapoler et couvrir son corps de ses cheveux déliés. Cette vision à la fois dépouillée et sensuelle [fig. 2, fig. 5], explique en partie l’engouement pour cette figure que l’on retrouve largement jusqu’au XVIIe siècle.

Donatello, Sainte Marie Madeleine, v. 1453, bois polychrome, 188 cm de haut, Florence, Museo dell'Opera del Duomo.
Fig. 6 : Donatello, Sainte Marie Madeleine, v. 1453, bois polychrome, 188 cm de haut, Florence, Museo dell’Opera del Duomo.

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Elle devient même une sauvage, hirsute, se laissant pousser les cheveux jusqu’aux pieds comme dans l’étonnante sculpture de Donatello [fig. 6] ou dans la version peinte de Bartolomeo di Giovanni. Ainsi, la vie d’ermite est parfois l’occasion de montrer un corps qui a perdu, en même temps que ses péchés, sa sensualité.

Fig. 7 : Bartolomeo di Giovanni, Sainte Marie Madeleine, XVe siècle, huile sur bois, 145 x 61 cm, Lille, Palais des Beaux-Arts.
Fig. 7 : Bartolomeo di Giovanni, Sainte Marie Madeleine, XVe siècle, huile sur bois, 145 x 61 cm, Lille, Palais des Beaux-Arts.

Quant à certains artistes inspirés par d’autres histoires de saints hirsutes (Marie L’Egyptienne, Onuphre) et par le mythe de l’homme sauvage, ils transforment la cascade de cheveux en duvet de poils ! Dans ces images pourtant, la sainte reste une femme séduisante [fig. 8, fig. 9].

Ascension de Marie-Madeleine et vision de l’ermite, retable de l’église du cloître d’Hildesheim, 1415-1425, Münster, Westfälisches Landesmuseum für Kunst und Kultur.
Fig. 8 : Anonyme, Ascension de Marie-Madeleine et vision de l’ermite, retable de l’église du cloître d’Hildesheim, 1415-1425, Münster, Westfälisches Landesmuseum für Kunst und Kultur.
Tilman Riemen-Schneider, Ascension de Marie-Madeleine, 1490-1492, bois, Munich, Nationalmuseum.
Fig. 9 : Tilman Riemen-Schneider, Ascension de Marie-Madeleine, 1490-1492, bois, Munich, Nationalmuseum.

Tilman Riemen-Schneider, Ascension de Marie-Madeleine, 1490-1492, bois, Munich, Nationalmuseum.

Paradoxalement, ce symbole d’ascétisme redevient, sous le pinceau ou sous la gouge des artistes, un support de sensualité. Car, avoir les cheveux dénoués en public n’est pas correct. Pendant des siècles, c’est l’apanage des femmes de petite vertu. On ne sort pas « en cheveux » (on met au moins un chapeau) et les cheveux longs des femmes ne sont pas dénoués en public (c’est réservé au cercle intime) sauf pour les jeunes filles (vierges et donc innocentes). Les cheveux dénoués de Marie-Madeleine reflètent donc également son ancienne vie de pécheresse et, comme ils cachent (ou dévoilent) son corps nu, ils sont troublants [fig. 10].

Fig. : Johann Christian von Mannlich, Sainte Marie Madeleine pénitente, fin XVIIIe siècle-début XIXe siècle, huile sur toile, 102.7 x 82.4 cm, Munich, Bayerische Staatsgemäldesammlungen.
Fig. 10 : Johann Christian von Mannlich, Sainte Marie Madeleine pénitente, fin XVIIIe siècle – début XIXe siècle, huile sur toile, 102.7 x 82.4 cm, Munich, Bayerische Staatsgemäldesammlungen.

La chair et le poil se côtoient et on ne sait plus du tout si le sujet est mystique ou juste sensuel…

En savoir plus :

[1] Cf le chapitre intitulé : « La toison de Marie Madeleine » in Daniel Arasse, On n’y voit rien. Descriptions, Paris, Denoël, 2000.

[2] Jacques de Voragine, La Légende Dorée, Perrin, Paris, 1910, p. 338. A lire par exemple dans la version numérisée par la BNF sur Gallica.

[3] Evangile de saint Luc, X, 38-42.

[4] Evangile de saint Luc, VII, 36-50.

[5] Globalement cela est vrai à partir du VIe siècle, sous le pape Grégoire Ier. Mais ce n’est théoriquement plus vrai depuis le Concile Vatican II.

[6] C’est Jacques de Voragine qui s’inspire d’une légende provençale pour développer cette fin érémitique. Plutôt qu’un désert, il s’agit d’une grotte du sud de la France où la sainte serait arrivée après avoir traversé la Méditerranée. L’épisode est certainement décliné de l’histoire de Marie l’Egyptienne.

On (re)lit avec un grand plaisir Daniel Arasse, On n’y voit rien. Descriptions, Paris, Denoël, 2000 (existe aussi en livre de poche).

On part sur les traces du mythe de Marie Madeleine en découvrant le massif de la Sainte-Baume près d’Aix et Marseille…

Les poils de Marie-Madeleine sont abordés dans l’excellente thèse publiée : Florent Pouvreau, Du poil et de la bête – Iconographie du corps sauvage en Occident à la fin du Moyen Age (XIIIe-XVIe siècle), Comité des travaux historiques et scientifiques, 2015.

1 thought on “Les cheveux de Marie-Madeleine

  1. Hello Diane, j’ai bien aimé retrouver la statue de Florence, effectivement trash….et l’ensemble des commentaires sur Marie Madeleine, éclairant sur le personnage. Bonne reprise. Jojo

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