La Beauté du Diable

Certains sujets ont fasciné des générations d’artistes et, en tant qu’historien d’art, on peut aussi être captivé par la mystérieuse ambiguïté de certains personnages. Ces personnages méritent bien plus qu’un article de blog et ont généralement fait l’objet de thèses entières. Ici, je ne fais qu’effleurer le sujet pour vous donner envie d’en savoir plus… Pour commencer, prenons le cas de… l’étrange beauté du Diable.

Dans la tradition chrétienne, le Diable est une figure complexe dont les origines sont multiples. Si bien souvent on lui donne une apparence monstrueuse c’est parce que son iconographie fait référence à celle des satyres et du dieu Pan [1] [fig. 1] mais aussi à celle du dieu égyptien Bes [fig. 2]. Ces divinités et créatures, positives dans l’Antiquité, prirent un sens négatif et démoniaque au moment de la christianisation car elles présentent des êtres hybrides et instinctifs.

Fig. 1 : Pan assis, 2e siècle après JC, marbre, 158 cm de haut, Paris, Louvre. Fig. 2 : Statuette du dieu Bès, 25e dynastie, pâte de verre, 16 x 8.5 cm, Berlin, Ägyptisches Museum und papyrussammlung.
Fig. 1 : Pan assis, 2e siècle après JC, marbre, 158 cm de haut, Paris, Louvre.
Fig. 2 : Statuette du dieu Bès, 25e dynastie, pâte de verre, 16 x 8.5 cm, Berlin, Ägyptisches Museum und papyrussammlung.

Il est étonnant que la figure du Diable ait pris une telle importance dans le monde chrétien car, en vérité, il est peu présent dans la Bible. Son nom est rarement cité et son image se construit donc progressivement, par des ajouts postérieurs et surtout par la culture populaire dont la capacité d’imagination est infinie.

C’est quand même sous l’autorité de l’Eglise que la représentation du Diable va se développer et être codifiée : représentant le Mal mais surtout dominé par ses instincts, il prend donc des formes animales (serpent, bouc, dragon, porc, singe…) [fig. 3] ou des caractères hybrides (anthropomorphe mais avec des caractéristiques animales). L’être est monstrueux comme le laisse entendre l’un de ses noms, Belzebuth [2]. Au XIVe et XVe siècles, cet aspect effrayant vise à sidérer les fidèles et à les encourager à une vie vertueuse.

Jean-Paul Laurens, Faust assis, fin XIXe siècle, crayon noir et mine de plomb sur papier, 42.2 x 29.3 cm, Paris, Orsay.
Fig. 3 : Jean-Paul Laurens, Faust assis, fin XIXe siècle, crayon noir et mine de plomb sur papier, 42.2 x 29.3 cm, Paris, Orsay.

Cependant, dans la Bible, le Diable est aussi nommé par Isaïe : Lucifer, le « porteur de lumière ». Etrange, n’est-ce pas ?! Et pourtant ce nom est tout à fait approprié car le Diable est d’origine angélique [fig. 4]. Ange d’une très grande beauté, il s’oppose volontairement à Dieu mais perd le combat. Déchu de sa fonction de créature céleste, Lucifer devient alors le prince du monde souterrain.

Fig. 4 : William Blake, Satan dans sa gloire originelle, 1805, aquarelle et encre sur papier, 42.9 x 33.9 cm, Londres, Tate Gallery.
Fig. 4 : William Blake, Satan dans sa gloire originelle, 1805, aquarelle et encre sur papier, 42.9 x 33.9 cm, Londres, Tate Gallery.

Relire des extraits du Paradis Perdu de Milton permet d’ailleurs de mieux comprendre cette forme angélique et la fascination que le personnage de Satan a pu avoir sur la génération des artistes romantiques.

« Ainsi obscurci, brillait encore au-dessus de tous ses compagnons l’Archange. Mais son visage est labouré de profondes cicatrices de la foudre et l’inquiétude est assise sur sa joue fanée ; sous les sourcils d’un courage indompté et d’un orgueil patient, veille la vengeance ». [3]

Sidérant de beauté, orgueilleux, blessé, le Diable est un être charismatique. C’est parfois cette image que représentent les artistes soucieux d’illustrer le texte de Milton ou simplement sous le charme de cette image séduisante et romantique. Le tableau de Cabanel [fig. 5] en est l’exemple parfait : corps athlétique, ailes blanches qui deviennent progressivement plus sombres, regard vengeur, larme au coin de l’œil, chevelure rousse en bataille, le personnage de Cabanel est un héros vaincu attirant et fascinant.

Fig. 7 : Alexandre Cabanel, Ange déchu, 1847, huile sur toile, 120.5 x 196.5 cm, Montpellier, Musée Fabre.
Fig. 5 : Alexandre Cabanel, Ange déchu, 1847, huile sur toile, 120.5 x 196.5 cm, Montpellier, Musée Fabre.

Les artistes du XIXe siècle s’intéressent de plus en plus à cette dualité de la figure du diable : lumineux et sombre, beau et laid, angélique et démoniaque [fig. 5 et 7]. Chez Goethe, Méphisto dit « Je suis, moi, une part de cette obscurité qui donna naissance à la lumière » [4]. Ces représentations mêlent donc des corps masculins idéalisés et des ailes, parfois sombres ou héritées d’animaux nocturnes comme les chauves-souris [fig. 8].

Fig. 6 : Thomas Laurence, Satan et Belzébuth debout, de face, dominant les nuées enflammées, av. 1797, encre et rehaut de blanc sur papier, 100 x 67.5 cm, Paris, Louvre. Fig. 7 : Ricardo Bellver, L’ange déchu, 1878, bronze, Madrid, parc du Retiro. Fig. 8 : Guillaume Geefs, Lucifer ou Génie du mal, 1848, marbre, 165 x 77 x65 cm, Liège, cathédrale.
Fig. 6 : Thomas Laurence, Satan et Belzébuth debout, de face, dominant les nuées enflammées, av. 1797, encre et rehaut de blanc sur papier, 100 x 67.5 cm, Paris, Louvre.
Fig. 7 : Ricardo Bellver, L’ange déchu, 1878, bronze, Madrid, parc du Retiro.
Fig. 8 : Guillaume Geefs, Lucifer ou Génie du mal, 1848, marbre, 165 x 77 x65 cm, Liège, cathédrale.

Par ailleurs, les romantiques privilégient la forme humaine du Diable. Ces artistes ne cherchent plus la monstruosité mais une image transgressive et personnelle, nourrie par leur imaginaire et capable de fasciner. Le personnage devient aussi plus mélancolique, méditant sur sa destinée… [fig. 9 et 10]. Et c’est ainsi qu’apparaît cette étrange beauté du Diable.

Franz von Stuck, Lucifer, 1890, Sofia, National Gallery for Foreign Art.
Fig. 9 : Franz von Stuck, Lucifer, 1890, Sofia, National Gallery for Foreign Art.
Marc Antokolski, Mephistophélès, 1883, marbre, Saint Pétersbourg, Ermitage
Fig. 10 : Marc Antokolski, Mephistophélès, 1883, marbre, Saint Pétersbourg, Ermitage

Pour en savoir plus :

[1] Les satyres (ou leur équivalent romain, les faunes) sont des créatures mythiques hybrides ayant des attributs humains et animaux. Chez les grecs, les satyres sont généralement représentés avec une queue de cheval et des oreilles pointues. Chez les romains et à la période moderne ils ont généralement le bas du corps d’un bouc ou d’une chèvre. Cette caractéristique est héritée du dieu Pan (Faunus chez les romains) qui possède des parties du corps d’un bouc et des cornes. C’est cette image qui a inspirée celle du Diable chrétien en particulier à la Renaissance.

[2] Belzebuth est une divinité syrienne dont le nom Béelzéboul signifie « seigneur du fumier » ou « seigneur des mouches ». Il est cité dans l’évangile apocryphe de Nicodème qui identifie Belzébuth à Satan, donc au Diable.

[3] Le Paradis perdu de John Milton est un poème épique écrit à la fin du XVIIe siècle. Il traite de la chute de Satan mais surtout de la manière dont il va corrompre Eve et Adam. Malgré le contenu tragique et religieux, le texte de Milton est considéré comme un chef-d’œuvre d’héroïsme et a profondément inspiré la génération romantique.

[4] Il s’agit évidemment du fameux mythe de Faust dont Goethe livre une vision à travers deux pièces de théâtres célèbres publiées en 1808 et 1832.

Pour comprendre l’évolution de l’image diabolique à la Renaissance on se plonge dans le livre (posthume) de Daniel Arasse, Le Portrait du Diable, Les éditions arkhê, 2009.

On lit aussi le catalogue de l’exposition L’Ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst, Paris, Musée d’Orsay ; Hatje Cantz, 2013.

Pour en savoir plus sur les représentations infernales on peut consulter l’ouvrage de Monique Blanc, Voyages en enfer de l’art paléochrétien à nos jours, Paris, Citadelle & Mazenod, 2004.

La Beauté du diable c’est aussi le titre d’un film de René Clair, sorti en 1950 avec Michel Simon et Gérard Philipe et inspiré du mythe de Faust.

 

 

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