Le String de Jean-Baptiste #2

Dans l’article précédent, on parlait du Jugement Dernier de Michel-Ange à la Chapelle Sixtine. On était arrivé à la conclusion que les magnifiques corps musclés et nus peints par Michel-Ange étaient tout à fait respectueux et respectables étant donné le sujet [fig. 2].

Mais quand même ! La Chapelle Sixtine c’est, au XVIe siècle, un lieu de réunion huppé. On s’y réunit pour des occasions particulières (on s’y réunit toujours pour les conclaves d’ailleurs), en grande pompe, et on s’y recueille. Et, bien que la fresque de Michel-Ange soit une réussite et suffisamment impressionnante pour en mettre plein la vue aux ambassadeurs, certains usagers de la chapelle font la moue.

Fig. 2 : Michel-Ange, Le Jugement Dernier, détail d'un damné, 1536-1541, fresque, Vatican, Chapelle Sixtine.
Fig. 2 : Michel-Ange, Le Jugement Dernier, détail des saints, 1536-1541, fresque, Vatican, Chapelle Sixtine.

Ne nous y trompons pas ! Les cardinaux et les ambassadeurs du XVIe siècle ne sont pas réellement choqués par les corps nus étalés sous leurs yeux pendant les offices (ce n’est rien comparé aux scènes auxquelles ils assistent en privé), mais ce qui les gêne c’est que ce ne soit pas privé justement ! Il semble donc que des voix s’élèvent contre cet étalage de chair dans un lieu « sacré » [1]. Mais Michel-Ange est à cette époque un artiste reconnu et au tempérament bien affirmé, on n’ose pas lui demander des retouches. Cependant, l’année de sa mort, en 1564, on recrute un autre peintre, Daniela da Volterra, admirateur du maître, pour ajouter des voiles de pudeur sur les corps musclés. Ce rôle conférera à Volterra son surnom, il braghettone (celui qui met des caleçons !), de quoi détruire une carrière.

Fig. 3 : Michel-Ange, Le Jugement Dernier, détail d’un ange, 1536-1541, fresque, Vatican, Chapelle Sixtine.

Cependant, Volterra se montre inventif [2]. C’est facile pour les anges et certains saints qui portent des capes fort bienvenues qu’il suffit de faire voleter devant les sexes ou les fesses [fig. 3]. Je ne dis pas que c’est toujours subtil, on sent que parfois c’est vraiment rapporté et un peu gauche [fig. 4] mais après tout, on ne demandait pas à l’artiste un travail passionnant [3].

Fig. 4 : Michel-Ange, Le Jugement Dernier, détail des ressuscités, 1536-1541, fresque, Vatican, Chapelle Sixtine.
Fig. 4 : Michel-Ange, Le Jugement Dernier, détail des ressuscités, 1536-1541, fresque, Vatican, Chapelle Sixtine.

Là où cela devient plus intéressant c’est lorsque les personnages ne sont pas vêtus de tissu. Par exemple, saint Jean-Baptiste (mon préféré évidemment), qui fait un peu peur avec son expression sérieuse et exaltée. Mais quand on regarde de plus près le vêtement de JB, on ne peut qu’être surpris. Jean-Baptiste est le dernier grand prophète, il a passé sa vie à prêcher dans le désert et l’iconographie le montre donc vêtu d’une peau de chameau ou d’une fourrure difficilement identifiable. Volterra a compris que la fourrure de chameau ou de dromadaire, ça ne vole pas de manière aérienne et légère dans la brise divine et qu’il n’était pas possible d’utiliser le même procédé que pour les autres saints. Donc ?…Donc JB porte un string en fourrure [fig. 5]. Et voilà.

Qui a dit que l’histoire de l’art c’était ennuyeux ?

Fig. 5 : Michel-Ange, Le Jugement Dernier, détail de Jean-Baptiste, 1536-1541, fresque, Vatican, Chapelle Sixtine.
Fig. 5 : Michel-Ange, Le Jugement Dernier, détail de Jean-Baptiste, 1536-1541, fresque, Vatican, Chapelle Sixtine.

Pour en savoir plus :

Daniele da Volterra gagne à être connu. Au Louvre, on peut voir la très belle ardoise peinte par cet artiste maniériste de grand talent.

[1] A ce sujet, il faut consulter des articles plus « sérieux » et référencés. On peut notamment lire en ligne un article de Florent Coste : « Le corps de la Sixtine » datant de 2003 et paru dans la revue Tracés. Revue de Sciences humaines, qui parle autant de la voûte que du Jugement Dernier.

[2] Michel-Ange s’était déjà montré très inventif lui-même : le chef démon représenté sous les traits du plus virulent critique de la fresque, le maître de cérémonie du Vatican Biagio da Cesena, n’est protégé des regards indiscrets que par un sympathique (ou machiavélique) serpent qui s’enroule autour de son corps et dont la tête s’arrête au niveau du sexe démoniaque (je me demande toujours ce que l’on verrait si on changeait de point de vue, la position du serpent étant quelque peu suggestive).

[3] Pour voir à quoi l’œuvre ressemblait AVANT les interventions de Daniele da Volterra, il faut regarder la copie exécutée pour le cardinal Alessandro Farnèse par  Marcello Venusti (et validée par Michel-Ange) et aujourd’hui conservée à Naples au Musée de Capodimonte.

 

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